La découverte du feu

Le siège de Sébastopol, par Franz Roubaud.
Photo: Domaine public Le siège de Sébastopol, par Franz Roubaud.

La guerre qui fait actuellement rage aux portes de l’Europe réveille les fantômes d’autres conflits qui ont marqué la littérature. À la fois écrivains et soldats, ils ont raconté ce qu’ils ont vu, écrit leurs traumatismes et leurs désillusions. Ce sont les écrivains dans la guerre. Pour ce premier texte de notre série « Écrivains dans les tranchées », Le Devoir se penche sur Stendhal, Tolstoï et Barbusse.

Depuis que le monde est monde, guerreet littérature se sont nourries l’une l’autre, de l’Épopée de Gilgameshà L’iliade, de La chanson de Roland aux Récits de Sébastopol. La guerre a bien sûr inspiré aussi nombre d’écrivains qui ont vu le feu, le coeur au ventre et les armes à la main.

Ils ont été conscrits ou volontaires, officiers ou « poilus » pataugeant dans le sang et la boue des tranchées, correspondants de guerre ou propagandistes. Mais lorsque l’idée de la guerre — nourrie de gloire militaire, de fièvre patriotique gonflée par les gouvernements et les va-t-en-guerre — et sa réalité s’entrechoquent, les désillusions peuvent être foudroyantes.

Le 7 mai 1800, sans uniforme et sans fonction, sans même savoir monter à cheval, mais cherchant l’aventure, le jeune Henri Beyle, qui se fera plus tard connaître sous le nom de plume Stendhal (1783-1842), franchit le col du Grand-Saint-Bernard dans les Alpes avec les 55 000 hommes de Napoléon Bonaparte pour la deuxième campagne d’Italie. Au son des canons autrichiens, c’est un adolescent « fou d’émotion » qui découvre le feu. « C’était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l’autre », raconte-t-il dans Vie de Henry Brulard.

À ces premières et seules impressions de la guerre, aussi brèves que chaotiques, font écho les désillusions de Fabrice Del Dongo dans La chartreuse de Parme (1839). La tête pleine d’idéaux, le héros de 17 ans quitte Milan en catimini pour aller rejoindre l’armée de Napoléon à Waterloo. Le jour de la bataille, le 18 juin 1815, déterminé à se battre malgré son inexpérience complète, le fugueur s’excite en entendant le bruit des canons et le sifflement des balles : « Ah ! M’y voici donc au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. »

Mais peu de temps après, des hommes de son propre camp le font descendre de son cheval et lui prennent sa monture, emportant du même coup « ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée ». Face à l’incroyable chaos du champ de bataille, ses rêves de camaraderie et de gloire militaire s’envolent en fumée — comme une grande partie de sa naïveté d’enfant.

Sous les mensonges de l’héroïsme

C’est un peu la même révélation qui va frapper Tolstoï pendant la guerre de Crimée (1853-1856), un conflit presque mondial qui va opposer l’Empire russe à une coalition formée de l’Empire ottoman, de l’Empire français, du Royaume-Uni et du royaume de Sardaigne. Le 7 novembre 1854, gonflé d’idéaux épiques et de foi patriotique, le comte Tolstoï, capitaine en second de 27 ans, arrive en Crimée pour défendre la ville de Sébastopol.

La réalité va s’imposer à Tolstoï, lui qui était désormais plongé pour de vrai dans l’enfer de la guerre, après avoir été posté trois ans dans le Caucase à ne pas faire grand-chose. Tolstoï délaisse vite l’écriture de la troisième partie de ses Souvenirs (Jeunesse) pour se consacrer plutôt à décrire ce qu’il voit et à ce qu’il éprouve.Trois récits seront publiés « à chaud » dans la revue Le Contemporain, de Nikolaï Nekrassov, et vont faire grand effet, y compris dans l’entourage du tsar.

Le ton plutôt exalté et patriotique du premier de ses Récits de Sébastopol, dans lequel Tolstoï voit en Crimée des héros « dignes de laGrèce », malgré les scènes d’horreur qu’on y trouve, fera place aux doutes et à la lucidité. Une quête de vérité aux accents parfois mystiques où le futur auteur de La guerre et la paix cherche à montrer ce qui se cache sous les mensonges de l’héroïsme lorsqu’on le dépouille de tout sentimentalisme : débandades, paresse et couardise, petitesse et intrigues des états-majors.

« Ce ne sera pas la guerre sous ses dehors réguliers, séduisants et brillants, avec accompagnement de musique et de tambours, avec drapeaux déployés et généraux qui caracolent, que vous aurez sous les yeux, mais la guerre sous sa forme réelle, le sang, les souffrances, la mort », écrit-il dans Sébastopol en mai. Son expérience en Crimée marquera un tournant dans la vie et l’oeuvre de Tolstoï.

Faire la guerre à la guerre

Aucun conflit n’aura peut-être été plus « écrit » que la Première Guerre mondiale. Une « boucherie » amorcée le 3 août 1914 et dont on évalue le bilan, tous pays confondus, à près de 19 millions de morts — dont la moitié sont des civils.

En France seulement, cette inflation littéraire est notamment attribuable au développement du système scolaire national à la fin du XIXe siècle, qui a fait reculer l’analphabétisme, ainsi qu’à l’ampleur de la mobilisation et à la moyenne d’âge plutôt élevée des soldats mobilisés (plus de 8 millions, seulement pour la France).

Témoin majeur de la Grande Guerre, Henri Barbusse (1873-1935), déjà auteur de deux romans, a 41 ans en décembre 1914 lorsqu’il se porte volontaire dans l’infanterie, malgré ses problèmes pulmonaires. Écrit dans l’urgence en six mois et publié en feuilleton dans L’Oeuvre dès le mois d’août 1916, Le feu, sous-titré Journal d’une escouade, s’appuie sur son expérience personnelle du front au cours des 22 mois qu’il a passés dans les tranchées. Le récit sera publié en un volume peu de temps après, et obtiendra la même année le prix Goncourt, alors que la Première Guerre mondiale faisait toujours rage.

Barbusse y raconte la vie quotidienne d’une escouade composée d’une vingtaine de soldats dans les tranchées, des « poilus » à mille lieues des héros épiques d’antan, bercés par « le tic-tac monotone des coups de fusil et le ronron des coups de canon ». Une oeuvre dont le réalisme brut va choquer ses contemporains tout en essuyant de nombreuses critiques, qui lui reprocheront entre autres de miner le moral des troupes.

L’expérience de la guerre de Barbusse viendra cristalliser son pacifisme — et peut-être nourrir son adhésion militante au Parti communiste —, lui qui sera l’un des instigateurs du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel, dont il deviendra le président avec l’écrivain français Romain Rolland, Prix Nobel de littérature en 1915.

En y dénonçant « les trente millions d’esclaves jetés les uns sur les autres par le crime et l’erreur, dans la guerre de la boue », Barbusse entendait « faire la guerre à la guerre ».

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