Hommage au resto-déjeuner

C’est ça, un bon resto-déjeuner. Celui où on ne nous presse pas, où on ne nous fait pas attendre en file.
Photo: IStock C’est ça, un bon resto-déjeuner. Celui où on ne nous presse pas, où on ne nous fait pas attendre en file.

Il y a des endroits où on ne va pas manger pour le décor, mais pour tout le reste. Et quand je dis tout le reste, je parle même de la patate. Les p’tites patates en dés, les rattes et les grelots au four, les hash browns (plus rares, celles-là, mais pas moins des trésors).

Phénomène intéressant : elles ont beau avoir été saupoudrées de paprika ou d’origan, nous, ben assis sur nos banquettes, on a le culot de les saler et de les tremper dans le ketchup sans y avoir goûté. C’est correct, à chacun ses préférences. Voici la mienne : celles de la Planète Œuf sur Masson, grossièrement pilées avec encore un peu d’p’lure, puis rissolées sur la plaque (mais pas longtemps, qu’on m’a dit, quand j’ai demandé comment on faisait des bonnes patates de même). Elles goûtent tellement le ciel que je m’en sacre de me brûler les lèvres avec des bouchées encore trop chaudes ou que j’en prendrais une assiette complète de toutes frettes.

Mais ce texte ne parle pas de moi.

 

Mon amie Manon, elle, c’est les gaufres. « Le premier resto où je suis allée quand ils les ont rouverts pour la première fois pendant la pandémie, c’est L’Œufrier, parce que je m’ennuyais de leurs gaufres. » Ben voyons don’, Manon ! Tu me niaises ? J’étais convaincue qu’on choisissait sa place en fonction de sa patate !

Alors vous, c’est peut-être le pain blanc coupé en triangles dégoulinant de margarine, fin prêt à briser le jaune d’œuf, qui vous fait aimer la vie, à ce moment précis.

La première gorgée de café.

 

La prise du bacon avec les doigts (dont vous essuierez le gras avec la serviette de table).

Ou les bénédictines ? Je vous entends en chœur : oh oui, les bé-né-dic-tines ! Tenez, voici les paroles de Décadence, de Jean Leloup. Entonnons, l’instant de cette extase, notre chanson-hommage à la sauce hollandaise :

C’est la dé-ca-dence, la décade où on danse

Les décapés du déjeuner, les décatis du beurre fondu

 

C’est la décadence, je sais ce que j’commande

Aweille la cayenne et la sauce d’Hollande

Li-ber-té ! Pour les échevelés ! ♫

Parlant d’échevelé…

Mon gars, c’est les cups de lait. Je les lui ouvre une à une et, avec ses petits doigts, il boit leur contenu comme les Anglais au Five o’clock tea. On s’entend que le décorum n’est pas le même. Pas de scones ni de vaisselle fleurie icitte. Autant de bonnes manières…

Mais comme les héritiers de la septième duchesse de Bedford, chacun de ses gestes — avec le petit doigt levé — semble être un hommage à la tradition.

La sienne.

 

Puis il y a ces fois où on déroge et on dit : « J’vais t’prendre le déjeuner du camionneur à matin. »

Parce que la vie, c’est une longue highway.

La nuit a été dure, on est brisé, on a besoin de se recoller avec de la confiture, ou on a de quoi à célébrer, une route à prendre.

Que ce soit la serveuse habituelleou une nouvelle, elle ne nous bombardera pas de questions. Elle comprend, elle devine. Elle a vécu beaucoup, elle aussi. Elle sait qu’on a besoin de temps, elle reviendra juste pour le refill. On aura tous les refills qu’on veut. C’est ça, un bon resto-déjeuner. Celui où on ne nous presse pas, où on ne nous fait pas attendre en file.

Elle sait qu’on va revenir.

C’est ton autre chez-toi, un genre de maison de campagne dont une bonne âme te laisse les clés, cachées sous la troisième dalle à droite.

Quand tu entres, un napperon Bienvenue/Welcome t’invite à t’asseoir. D’ailleurs, quand les restos étaient fermés, moi, contrairement à Manon, je n’ai pas pu attendre. J’allais à la Planète Œuf et je mangeais sur le trottoir. Si le temps était trop froid, dans mon char.

— On apprécie beaucoup que tu nous encourages, Maya. Bon appétit !

— Ah, il faut continuer de venir, si on veut pouvoir continuer de manger chez vous après la COVID !

— Pour vrai : est-ce aussi bon pour emporter ?

— Oui… mais ça fait drôle de ne pas avoir le napperon Welcome.

— Attends, on va régler ça.

J’en suis sortie avec, ce matin-là, dans une main, les meilleures patates du monde ; dans l’autre, le napperon de papier journal roulé.

Je l’ai mis dans le coffre à gants, où il repose encore.

Juste au cas.

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