Un Vladimir Poutine de fiction

Le 27 mars 2000, au lendemain de l’élection de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie, une maraîchère lit le compte rendu des élections dans le journal «Izvestia» dans un marché de Moscou.
Photo: Eric Feferberg Agence France-Presse Le 27 mars 2000, au lendemain de l’élection de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie, une maraîchère lit le compte rendu des élections dans le journal «Izvestia» dans un marché de Moscou.

Pour s’approcher au plus près de Vladimir Poutine, Giuliano da Empoli avait pour meilleure arme la fiction. Et il s’en sert avec génie dans son roman Le mage du Kremlin, qui pénètre dans les hautes sphères du pouvoir russe, au moyen d’un personnage inventé, Vadim Baranov, baptisé « mage du Kremlin », et très inspiré de Vladislav Sourkov, qui a été l’éminence grise de Vladimir Poutine jusqu’en 2021.

Retraité du pouvoir et des affaires politiques, Vadim Baranov accepte de raconter au narrateur ses années au service du « Tsar », comme il appelle Vladimir Poutine, depuis sa nomination comme premier conseiller de Boris Eltsine, jusqu’à l’annexion de la Crimée et l’invasion du Donbass, en 2014.

Giuliano da Empoli est familier du pouvoir, lui qui a été conseiller du président du Conseil italien Matteo Renzi. Il enseigne d’ailleurs à l’Institut d’études politiques de Paris. Et le portrait glacé qu’il fait de Vladimir Poutine, tout fictif qu’il soit, n’est guère rassurant. « La force de Poutine a été de rétablir l’ordre à tous les coups même avec des manières très fortes », dit l’auteur en entrevue, faisant notamment référence au fait que le président russe a gagné la faveur de sa population par sa réponse musclée aux attentats d’abord attribués aux terroristes indépendantistes tchétchènes en 1999, mais dont les services secrets auraient été les vrais responsables. À cette époque, « le fonctionnaire ascétique s’était soudainement transformé en archange de la mort, écrit-il. C’était la première fois que j’assistais à un phénomène de ce genre. Jamais, même sur les scènes des meilleurs théâtres, je n’avais assisté à une transfiguration de ce genre ». D’entrée de jeu, son Poutine l’annonce : il n’a pas l’intention de concourir pour le prix Nobel de la paix.

À cet égard, l’auteur n’hésite pas à faire un parallèle avec Staline. « Vous pensez que Staline est populaire malgré les massacres, dit le personnage de Poutine dans son roman. Eh bien, vous vous trompez. Staline est populaire à cause des massacres. Parce que lui au moins savait comment traiter les voleurs et les traîtres. »

Un pouvoir sans limites

 

Pour Giuliano da Empoli, les rouages du pouvoir se ressemblent partout, mais ils ne se déroulent pas toujours dans les mêmes contextes. « Ma conviction, c’est que sous toutes les latitudes et dans toutes les sociétés, les mécanismes du pouvoir se ressemblent, dit-il en entrevue. Ce qui change, ce sont les limites de ce pouvoir. Heureusement, dans nos systèmes, en Europe, aux États-Unis, au Canada, il y a des limites qui sont posées au pouvoir. Il y a des contrepouvoirs. »

Giuliano da Empoli a terminé son roman en 2021, soit avant la guerre totale menée par Vladimir Poutine en Ukraine. Passionné de la Russie, il a commencé à fréquenter ce pays en 2010, même s’il décrit avec brio les années de chaos — il parle d’un « entracte féodal » — qui ont suivi la chute du mur de Berlin, en 1989. « La découverte de l’argent fut l’événement le plus bouleversant de cette époque, écrit-il. Et puis la découverte que l’argent pouvait ne rien valoir, avec la chute de la Bourse et l’inflation à 3000 %. »

Pour l’écrivain, Vladimir Poutine est d’abord et avant tout un Russe qui est sorti humilié de cette époque, et « qui vit très mal la dégradation de l’ancien empire ». « Il a sûrement tiré un sentiment d’humiliation de ce qu’il a vécu en 1990 et même un peu après. Mais en même temps, j’y vois quelque chose d’un peu plus fondamental. […] C’est une sorte de patriote russe, je crois, d’un patriotisme délirant, qui ne justifie aucun de ses agissements. On peut l’expliquer, mais on ne peut pas le justifier », dit-il.

Quant à prédire quelle sera l’issue du conflit en Ukraine, Giuliano da Empoli ne s’y risque pas.

« Poutine pensait pouvoir imposer son ordre à l’Ukraine, et il ne pourra vraisemblablement pas le faire. Mais il est très à l’aise dans le chaos. Alors il va tout faire pour imposer le chaos à l’Ukraine. Il est à son aise dans une situation où son pouvoir intérieur n’a plus de limites. Et il resserre tous les boulons de l’autoritarisme à l’extérieur. Il projette le chaos. C’est quelque chose qui ne lui est pas inconnu. »

[Poutine] est une sorte de patriote russe, je crois, d’un patriotisme délirant, qui ne justifie aucun de ses agissements. On peut l’expliquer, mais on ne peut pas le justifier.

Soumission et ironie

Giuliano da Empoli n’entrevoit pas une éventuelle rébellion des Russes contre Poutine. « Très franchement, cela m’étonnerait qu’il n’y ait aucun enthousiasme ou aucune ferveur ni pour la guerre, ni pour la figure de Poutine en Russie », dit-il, ajoutant cependant que les Russes ont tendance à regarder le pouvoir avec « soumission et ironie ».

« Je n’avais pas prédit la guerre », ajoute-t-il humblement, se disant par ailleurs presque embarrassé de la brûlante actualité qui porte présentement son roman. Ce dernier, en tous les cas, offre une formidable incursion dans les coulisses du pouvoir russe.

« Ce roman est inspiré de faits et de personnages réels, à qui l’auteur a prêté une vie privée et des propos imaginaires », note-t-on au début de l’ouvrage. Cela étant dit, l’auteur ne craint pas les représailles de Vladimir Poutine, qui est expressément nommé dans le texte.

« Il n’a jamais accordé beaucoup d’importance à la presse écrite et encore moins aux livres », ajoute-t-il. Les forces de la censure russe se préoccupent davantage de la télévision, selon Giuliano da Empoli, sur laquelle Poutine a mis la main assez rapidement.

Le mage du Kremlin

Giuliano da Empoli, Gallimard, Paris, 2022, 288 pages.

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