Les vieux dicos et leurs nouveaux mots

La pandémie a évidemment beaucoup donné de tous bords dans la liste des nouveaux termes acceptés par les lexicographes.
Photo: Indranil Mukherjee Agence France-Presse La pandémie a évidemment beaucoup donné de tous bords dans la liste des nouveaux termes acceptés par les lexicographes.

C’est la saison des mots nouveaux pour les vieux dicos. Coup sur coup, les dictionnaires franco-français Larousse et Robert viennent de dévoiler leur liste de nouveaux termes, sens, locutions ou expressions maintenant admis dans le Saint des saints lexicographique.

Les sélections pour les éditions imprimées 2023 (il n’y a rien d’innocent) suivent de près les mutations sociales. La liste laroussienne de 150 termes et expressions permet d’écrire une phrase comme celle-ci (les mots intronisés sont en italique) : après avoir mangé de l’halloumi, arrosé son konjac, fini son roman de chick lit et chanté un peu de yodel, elle a acheté une nouvelle œuvre de crypto art imprégnée de wokisme.

Et en pigeant dans Le Robert, on peut écrire une phrase contenant culture de l’effacement, genre fluide, identité de genre, woke et wokisme.

La pandémie a évidemment beaucoup donné de tous bords.

 

Le Robert propose quelques néologismes, dont covidé et écouvillonner. Comme Le Larousse, il accepte le COVID long (outre-Atlantique, cette maladie est masculine), tandis que ce concurrent y va avec passe vaccinal (et non passeport comme ici), commerce essentiel, et puis aussi enfermiste et rassuriste, qui caractérisent en France les discours antagoniques sur les mesures de santé publique.

Mais pourquoi ?

Bien noté, mais seulement, à quoi bon ? À quoi sert cet exercice annuel d’adoubement, comme si certains mots ou sens étaient admis au temple de la renommée linguistique ?

Il y a trois raisons pour publier ce genre de liste, répond le professeur Benoît Melançon, du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. La première a rapport à ce qu’il appelle de la curiosité linguistique.

« Les lexicographes du Robert ou du Larousse, comme tous les lexicographes du monde, sont curieux de ce qui évolue dans la langue, résume-t-il. Ça fait partie de leur travail, et ils sont là pour ça. »

Le second objectif relève de la concurrence commerciale. « Il s’agit de se distinguer des autres dictionnaires », dit M. Melançon, en ajoutant ne pas faire de cynisme en observant cette nécessité promotionnelle.

La troisième explication concerne la pression du numérique. « Les dictionnaires en ligne réagissent beaucoup plus vite que Le Robert ou Le Larousse, ce qui les force à accélérer eux-mêmes leur traitement des mots », dit-il en donnant l’exemple du Dictionnaire des francophones (DDF), lancé en 2021, uniquement numérique et entièrement alimenté par des dictionnaires existants déjà en ligne, notamment le Wiktionnaire, qui réagit au jour le jour.

Les lexicographes du "Robert" ou du "Larousse", comme tous les lexicographes du monde, sont curieux de ce qui évolue dans la langue. Ça fait partie de leur travail, et ils sont là pour ça.

 

Il n’y a donc pas de quatrième objectif lié à la prescription. Les bons vieux ouvrages décrivent l’usage sans le prescrire, contrairement au Dictionnaire de l’Académie française qui, lui, veut jouer à la police de la langue.

Une langue et son évolution

 

À ce sujet, le professeur Melançon note que l’usage du nouveau pronom non genré et diversitaire « iel », entériné l’an dernier par Le Robert dans sa version numérique (mais pas par Le Larousse), figure maintenant dans la liste des mots qui seront immortalisés dans le papier en 2023.

« Il y avait une opposition radicale entre les deux dictionnaires. Le Larousse y voyait une aberration. Le Robert l’acceptait en prenant note que ça existe. »

Le professeur a beau animer le blogue L’Oreille tendue, sur « la vie de la langue — la française, mais pas seulement —, aujourd’hui comme hier », il avoue ne pas se réveiller le matin en pensant aux sélections de vocabulaire. « Mais ça m’intéresse, évidemment. On voit là comment la langue évolue et on voit comment les dictionnaires diffèrent dans leurs choix. Le Larousse et Le Robert ont leurs fournées de nouveaux mots, mais ce ne sont pas les mêmes. »

Le vocabulaire québécois trouve toujours un peu de place dans le florilège annuel de 100 à 200 sélections. Cette fois, Le Robert y va avec banane royale (banana split), acétaminophène, écoanxiété, concert-bénéfice et broche à tricoter.

A-t-on besoin de cette sanction pour savoir qu’on peut écrire débarbouillette, drap contour et châssis doubles dans Le Devoir ? Le professeur ne s’offusque pas de voir des ouvrages français jouer de reconnaissance tardive avec des mots et des expressions en usage ici depuis des lustres.

« Ces dictionnaires ont un public international, mais d’abord un public local, explique M. Melançon. Ils sont plus sensibles au vocabulaire utilisé en France. Ils sont de plus en plus ouverts à des mots venus d’ailleurs. On a une réponse à cette situation au Québec, et c’est le dictionnaire Usito de l’Université de Sherbrooke qui, lui, inverse la perspective. »

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