«Les Nétanyahou»: un parfum de burlesque

Le romancier et professeur d'histoire, Joshua Cohen
 
Photo: Beowulf Sheehan Le romancier et professeur d'histoire, Joshua Cohen
 

Ruben Blum est professeur d’histoire à l’Université fictive de Corbin, dans le nord de l’État de New York. À la fin des années 1950, en attente d’une titularisation, marchant sur des œufs tout en rasant les murs, ce spécialiste de la fiscalité américaine est aussi l’unique professeur juif de son université.

Se décrivant lui-même comme un « angoissé chronique », le narrateur du sixième roman de l’Américain Joshua Cohen, Les Nétanyahou, ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voire carrément négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre, est aussi hanté sans en avoir l’air par sa propre judéité. Et sous des airs de « roman de campus » à l’américaine, Les Nétanyahou se transforme vite en une sorte de retour du refoulé.

Le ton y oscille entre la catastrophe et le burlesque. Et si Ruben Blum n’est pas tendre envers lui-même, il n’épargne non plus personne.

Au cœur du roman, Ruben Blum se souvient qu’en janvier 1960 le directeur de son département lui demanded’évaluer un candidat à un poste de professeur, Ben-Zion Nétanyahou(« Un nom exotique, vieux de plusieurs siècles quoique aussi en provenance de l’avenir », pensera-t-il) pendant sa visite à Corbin, au prétexte que ce Nétanyahou faisait partie des « siens ».

C’est le retour malgré lui de sa judéité, laborieusement maintenue à distance depuis l’enfance et durant toutes ses études. « J’avais l’impression de garder le contrôle de mon histoire ; je faisais barrage au passé, à toutes ces voix de grillon éreintées, vieilles et oubliées, qui avaient appartenu à ces rabbins de sous-sol d’il-y-avait-belle-lurette. »

Qui plus est, sa fille Judy, 17 ans, est mal à l’aise avec sa judéité, qu’elle a l’impression (lourde) de porter au milieu du visage — sous la forme de son « nez juif », qu’elle juge trop gros et légèrement bossu. Prélude à un épisode délirant, mettant en scène son grand-père paternel, une porte et une équipe de chirurgie de l’hôpital local.

Or, on impose à Ruben de prendre en charge cet universitaire spécialiste de l’Inquisition, « formé en Israël, sans doctorat ni livre publié, mais avec un passif d’incitation à la violence terroriste ». Cherchez l’erreur. Les conditions d’une crise sont réunies avant même que l’aspirant professeur ne débarque avec sa femme et ses trois fils turbulents, dont Benjamin, dit « Bibi », futur premier ministre israélien. Les « Yahous » vont leur en faire voir de toutes les couleurs. Épique.

Né en 1980 à Atlantic City, héritier assumé de Saul Bellow et de Philip Roth, Joshua Cohen fait partie des meilleurs écrivains américains de la décennie, affirme le magazine Granta. Le romancier ne s’en cache pas : le personnage du narrateur s’inspire directement de Harold Bloom (1930-2019), célèbre critique et universitaire juif américain qu’il a connu à la fin de sa vie (et auquel il dédie le roman), qui avait accueilli dans des circonstances similaires ce sioniste radical et sa famille à Yale à la fin des années 1950.

Les Nétanyahou, qui part en lion, stagne un peu au milieu, avant de décoller à nouveau — pendant que ses personnages, eux, s’écrasent —, soulevant au passage de lourdes questions sur la mémoire et l’appartenance. Joshua Cohen, oui, est une sorte de virtuose à l’intelligence vive et à l’érudition bien assimilée, dont l’ironie est corsetée dans des phrases denses, pleines de tours et de détours.

Les Nétanyahou

★★★ 1/2

Joshua Cohen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe, Grasset, Paris, 2022, 352 pages

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