«Tu réclamais le soir»: roman au bout de leurs vies

L’auteur Fabrice Colin à Paris.
Photo: Bruno Levy L’auteur Fabrice Colin à Paris.

Né à Paris en 1972, Fabrice Colin a touché à tous les genres littéraires au cours des 25 dernières années, de la science-fiction au polar, en passant par la littérature jeunesse et la bande dessinée. En janvier dernier, aux éditions Calmann-Lévy, l’écrivain faisait paraître ce qui est probablement son livre le plus personnel à ce jour, un roman initiatique, en partie autobiographique, au titre baudelairien : Tu réclamais le soir.

Pour fuir sa vie banale, ses études de commerce, sa banlieue, sa conjointe, son passé trouble et son incapacité à ressentir l’ivresse procurée aux autres par l’alcool — en somme, pour se fuir lui-même — , le narrateur, qui porte le même prénom que l’auteur, traîne dans les rues du Marais. Lorsque sa trajectoire rencontre celle de Iago et de Brume, la vie de Fabrice change du tout au tout. À la fois fascinants et morbides, brûlant la chandelle par les deux bouts, capables des pires machinations, ses nouveaux amis sont-ils bien frère et sœur ? Quel rôle joue alors Axël, celui qui complète le terrible trio ? Ne serait-il pas l’amant de Iago ?

En 1994, deux ans avant l’arrivée de la trithérapie en France, le Marais est ravagé par le sida. « Chacun était une histoire, chacun une douleur. » D’abord observateur, presque voyeur, puis de moins en moins extérieur à l’action, le narrateur décrit avec une langue sublime la bouleversante étreinte d’Éros et Thanatos. Dans le Palais, l’hôtel particulier du Marquis, surnom que l’on donne au dandy Stanislas, des soirées spectaculaires mettent en scène la volonté des condamnés de partir en beauté. « J’étais venu pour me perdre, et j’avais eu ce que je désirais, mais c’était pire encore. Il n’y avait rien au cœur du labyrinthe. Juste moi-même. »

De l’ombre à la lumière

Dans le style qu’elle adopte aussi bien que dans les thèmes qu’elle aborde, la première moitié du roman offre un romantisme noir irrésistible, une forme de décadentisme fin de siècle délicieusement suranné. Prose luxuriante, lexique raffiné, fines descriptions des lieux et des états d’âme… On pense tout de suite au Dorian Gray d’Oscar Wilde, mais aussi à Barbey d’Aurevilly et à ses Diaboliques. Si bien qu’il nous arrive même parfois d’oublier que l’action de cette fable intime et sociale se déroule à la fin du XXe siècle.

Dans la seconde moitié du livre, le ton change, laissant peu à peu la lumière prendre le dessus. C’est l’heure des vérités qui éclatent et des comptes qui se règlent. Fabrice renoue avec la forêt, avec son père, retrouve ce qu’il cherchait à fuir, un lourd secret, une culpabilité infinie, une faute à expier. Le regard plongé dans celui d’un cerf, le jeune homme permet aux épreuves de le traverser, et non plus de le déterminer. « Que restait-il de moi ? Ma soif de pardon, mon insatiable appétit de douleur, la mort et la folie, nichées au plus près de mon cœur, et qui, parfois, en avaient pris la place… Tout cela se délitait sous le feu impassible de sa prunelle. »

 

Tu réclamais le soir

★★★★

Fabrice Colin, Calmann-Lévy, Paris, 2022, 288 pages

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