«Nuits portatives»: plus que des histoires de couples

Avec sa plume sobre, mais charnelle,  Louis Carmain expose les limites, les beautés, les affaissements et l’étrangeté des corps.
Mathieu Rivard Avec sa plume sobre, mais charnelle, Louis Carmain expose les limites, les beautés, les affaissements et l’étrangeté des corps.

Dans un pays étranger où il s’adonne à l’oubli, un homme est hanté par la silhouette de la femme qui l’a quitté. Enlisée au plus creux de sa détresse, malmenée par une guerre qui ne dit pas son nom, une femme jette le blâme sur son mari pour l’érosion de ses rêves. Ailleurs, un homme obnubilé par les lèvres transforme ses victimes en égéries. Une jeune amoureuse entame des séances d’hypnose pour que le reflet que lui renvoie le miroir ouvre enfin les yeux. Envoûté par la lune, un astrologue amateur perd contact avec la réalité, et avec ceux qu’il aime.

Dans Nuits portatives, son premier recueil de nouvelles, Louis Carmain (Guano, Les offrandes) fait de l’amour une expérience littéraire déroutante et envoûtante.

« Portatif.Adj. Se dit de ce qui peut être transporté facilement. » Dans une série d’univers denses et complexes — qui pourraient très bien exister chez soi comme ailleurs, dans le monde réel comme dans celui des rêves —, l’écrivain transpose ce qu’il y a de plus maladroit, de plus lumineux, de plus banal chez chacun d’entre nous, montrant du doigt ce qui nous rassemble dans la grande aventure de l’humanité.

Louis Carmain raconte le désir, la passion, les idéaux déchus ; ceux de couples fantômes, de couples impossibles, de couples mort-nés, de couples à sens unique. Des histoires de couples, donc, ou plutôt de l’idée que chacun s’en fait et de ce que cette idée fait naître en soi ; des pensées qui se chamaillent l’attention, bousculent la raison, dépassent les bornes jusqu’à parfois frôler l’obsession.

Pétries d’une inquiétante étrangeté, les six nouvelles semblent exister à l’extérieur du monde, comme si elles relevaient de l’absurdité des songes. C’est dans les interstices de ces dernières qu’il trouve matière à histoires. Ses récits émergent des non-dits, de ce qui aurait pu, de ce qui aurait dû, de ce qui meurt à petit feu ou ne peut trouver le chemin vers la vie, coincés dans notre impossibilité à nous ouvrir, à nous abandonner totalement à l’autre, étouffés par l’incommunicabilité de nos mondes intérieurs.

De ce vide qui nous unit, il fait naître une réalité, celle qu’on vit — ou qu’on imagine — à deux, et ce qu’elle évoque d’inquiétant, de tourmenté, de désespéré en soi. Il raconte ce qu’on y perd, ce qu’on y cherche, ce qui nous échappe et, parfois, dans un instant presque insaisissable, ce qu’on y gagne.

Avec sa plume sobre, mais charnelle, l’écrivain expose les limites, les beautés, les affaissements et l’étrangeté des corps. Le tout est empreint d’un humour pince-sans-rire qui lui permet de bâtir des personnages authentiques, dont la dignité menace à tout moment de se sauver à toutes jambes. Encore plus que des êtres, il esquisse, avec son phrasé précis et son souci du détail, des regards, des sueurs froides, des cœurs qui battent la chamade, semant, ici et là, des soupçons d’universel.

Extrait de Nuits portatives

Elle préfère donc imprégner son esprit d’amants livresques, disponibles, éternels. Le peuple des images de Rodolphe, Valmont et consorts. Si, parfois, ils disparaissent dans le texte, ils ne peuvent cependant abandonner Agathe. […]

 

C’est une vie qui a fait ses preuves et qui tient bon. Une constance qui lui permettra de ne pas sombrer dans le désarroi lorsque la solitude reviendra, après l’amant passager, après la journée de travail ou une rare visite familiale, ou même — car Agathe pense parfois au long cours des années — après une vie bien remplie.

 

Elle ne craint plus les heures vides.

Nuits portatives

★★★ 1/2

Louis Carmain, VLB éditeur, Montréal, 2022, 168 pages



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