«Première personne du singulier» et «Abandonner un chat»: des nouvelles de Murakami

Le maître des lettres japonaises renoue avec la forme brève et lance deux livres à la fois tout petits et immenses.
Photo: Cedric MARTIGNY/Opale Le maître des lettres japonaises renoue avec la forme brève et lance deux livres à la fois tout petits et immenses.

Le maître des lettres japonaises renoue avec la forme brève et lance deux livres à la fois tout petits et immenses dans lesquels il dévoile, furtivement, des bribes d’intimité.

En 2019, dans un rare entretien, le populaire écrivain japonais Haruki Murakami avait confié à une journaliste du Monde, à propos de son enfance, que celle-ci avait été meublée par « les chats, la musique et les livres, dans cet ordre-là ».

Voilà le ton des deux ouvrages qu’il vient de faire paraître, le recueil de nouvelles Première personne du singulier et une novella magnifiquement illustrée intitulée Abandonner un chat, dans laquelle l’auteur de la trilogie 1Q84 convoque le souvenir de son père.

Dans ces plaquettes étonnamment consistantes, le discret Murakami révèle à sa manière — oblique et énigmatique — de petits pans d’intimité. Bribes d’enfance, souvenirs tordus par le passage du temps, découverte du désir, mélodies entendues en rêve, poèmes inspirés par l’équipe locale de baseball, histoires traversées par des filles qui aiment les Beatles ou par un chaton pris à la cime d’un pin… À travers tous les angles et toutes les perspectives, il est question ici de l’ultime quête de soi, d’une destinée qui se dessine au gré des accidents et des hasards, des récits que l’on tisse pour arriver à croire que nos vies ont un sens.

Deux livres qui s’avèrent aussi satisfaisants pour l’admirateur qu’accessibles au lecteur qui n’est pas encore monté dans le train. Une belle porte d’entrée dans l’univers de Murakami.

La crème de la crème

 

Les huit histoires de Première personne du singulier sont des nouvelles existentielles, infusées d’une goutte d’absurde et de quelques pincées de mystère.

Dans La crème de la crème, un vieil homme surgit de nulle part pour enjoindre au protagoniste de résoudre une énigme qui lui donnera accès à « la crème de la crème de l’existence ». Pour pouvoir goûter ce nectar suprême, il faudra réussir à imaginer « un cercle avec plusieurs centres et sans aucune circonférence ». Tâche ardue, voire impossible, mais la récompense est trop attrayante pour ne pas essayer… En fermant les yeux, en y mettant le temps et l’effort de concentration, peut-être pourra-t-il y arriver ?

Dans plusieurs nouvelles, l’écrivain, né en 1949 à Kyoto, pressenti à quelques reprises pour le prix Nobel de littérature, met en scène des personnages qui brûlent d’envie de parler de musique. Jazz, classique, pop : la musique relève ici de l’obsession. Le narrateur-auteur semble éprouver quasiment autant de plaisir à en écouter qu’à discuter avec d’autres mélomanes dont l’intensité de la passion rejoint la sienne, que ce soit une fille laide, un disquaire peu avenant ou même un singe !

Fasciné, le lecteur reste interloqué devant cette évidence : la magie murakamienne opère à chaque nouvelle. On n’arrive jamais vraiment à saisir comment le lapin se faufile chaque fois dans le chapeau. Et on redemande de cette alchimie qui abat les frontières du temps et de la logique cartésienne… Grande maestria ; on vole très haut dans de tout petits avions de papiers et de mots.

Un des textes les plus puissants du recueil met en scène un singe qui parle (La confession du singe de Shinagawa). En plus de s’exprimer avec grand raffinement, l’animal discourt sur des sujets complexes, comme la solitude et la forme ultime de l’amour romantique… Et, bien sûr, ce singe apprécie la musique, particulièrement celle de Bruckner et celle de Strauss !

Dans la dernière nouvelle du recueil, Première personne du singulier, un bémol subsiste tout au long de l’histoire. L’auteur campe un personnage en désaccord avec lui-même puisqu’il aurait dû prendre vie à la troisième personne du singulier plutôt qu’à la première. Encore un tour de prestidigitation qui ravive la complicité singulière qui unit l’écrivain à son lecteur.

Des soldats et des chats

 

Haruki Murakami publie également un petit volume d’environ 80 pages inspiré de sa relation avec son père. Abandonner un chat. Souvenirs de mon père est une novella judicieusement illustrée par l’Italien Emiliano Ponzi, suivie d’une postface.

On avait vu poindre, dans le recueil, l’envie de plus en plus affirmée chez Murakami, malgré la pudeur, d’aborder son rapport à l’écriture. Et le besoin d’évoquer le souvenir de ses parents, de leurs vies bouleversées par la guerre.

Il en résulte un récit très personnel, où l’on apprend comment un homme, qui s’apprêtait à devenir prêtre, est plutôt devenu soldat dans un régiment sanguinaire en raison d’une bête erreur de paperasse et comment cet homme, figure paternelle soi-disant ordinaire, échappa à la mort à maintes reprises.

« En écrivant, j’ai besoin de raviver ma mémoire, de reconsidérer le passé et de le transformer en phrases et en mots que l’on peut voir, que l’on peut lire à haute voix. Et plus j’écris […], plus je suis envahi par la sensation étrange de devenir transparent. »

Un peu à la manière de Kafka dans sa Lettre au père, Murakami ausculte sa relation au père, analyse les tensions, frictions et relate leur réconciliation. Des chats passent et disparaissent, réapparaissent parfois là où on les attend le moins.

Un doublé acrobatique dans lequel Murakami fait la preuve par deux fois qu’il est aussi agile dans les petits tableaux que dans les grandes fresques.

Première personne du singulier

★★★★

Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2022, 151 pages
 

Abandonner un chat

★★★ 1/2

Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2022, 82 pages

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