«Où en sont-elles? Une esquisse de l’histoire des femmes»: la sorcière cacherait-elle une fée?

Emmanuel Todd 
Photo: Bénédicte Roscot Emmanuel Todd 

« On ne naît pas femme : on le devient. » Cette phrase du Deuxième sexe (1949), de Simone de Beauvoir, a beau refléter la belle densité du classicisme français, elle annonce que la femme, plus qu’un être biologique, devient une révolution culturelle qui, incarnée depuis 1990 par la théoricienne Judith Butler, terrifie le mâle Emmanuel Todd. L’historien et anthropologue français ne digère pas que la dame change le sexe en genre !

Son essai Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes ressemble à un pamphlet, à peine déguisé, contre le livre Gender Trouble, de la philosophe américaine Judith Butler, publié en anglais en 1990, traduit en français sous le titre Trouble dans le genre (La Découverte, 2005). Pour lui, « ce texte aussi fondamental qu’obscur » pousse « jusqu’à ses conséquences les plus absurdes » le concept de genre.

Le style obscur de la théoricienne, née en 1956, serait même efficace. Grâce à lui, « nous sommes, ose écrire Todd, né, de son côté, en 1951, préparés à ce monde dans lequel des lesbiennes ont dénoncé, durant des Gay Prides agitées à San Francisco ou à Londres, les femmes transgenres comme des sous-marins masculins infiltrés dans le mouvement féministe ».

L’historien et anthropologue associe Judith Butler à « plus d’un demi-siècle de décomposition des identités » marqué, selon lui, « vers 1965 » par « la chute finale de la religion », suivie « entre 2000 et 2020 » de ce qu’il décrit comme « une autodestruction active de toute identité ». Il rappelle que la théoricienne américaine qui l’obsèdeest « juive » et reine du paradoxe par ses « prises de position anti-israélienneset pro-arabes, solidaires donc, pour Todd, de pays où le statut des femmes est l’un des plus bas ».

Ce qu’il déplore comme la « crise identitaire multidimensionnelle » de Judith Butler l’amène curieusement à d’étonnantes réflexions. Hardies certes, elles ne manquent pourtant pas d’intérêt, ne serait-ce parce qu’elles tempèrent sa hargne à l’égard de la théoricienne. Selon Todd, « la fascination pour les transgenres n’est peut-être qu’une revisite du vieux rêve chrétien de dépassement de la condition humaine ».

Dans son vaste ouvrage qui regorge de statistiques, de cartes géographiques et de graphes, l’austère anthropologue explore la convergence et les différences entre hommes et femmes. Mais ce sont, de loin, ses considérations, en marge de la critique des travaux de Judith Butler, qui retiennent notre attention par leur originalité.

Todd croit que l’attrait des transgenres, modèles tout à fait imprévus du surhumain, serait, en particulier aux États-Unis, « l’apothéose du protestantisme zombie » dans une résistance désespérée à l’incroyance religieuse envahissante. Malgré l’attaque féroce qu’il lui inflige, Judith Butler aura réussi, comme par magie, à insuffler à l’essayiste cette fragile inspiration.

Exergue : « Nous cherchons le bon point de comparaison pour le modèle récent de féminisme de ressentiment, ainsi que pour la crise actuelle des identités féminine et masculine, incluant le développement de la bisexualité et la centralité idéologique de la question transgenre. »

 

Extrait d’Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes

Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes

★★★

Emmanuel Todd, Seuil, Paris, 2022, 390 pages



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