«Clairvoyantes»: ce que racontent les cartes

Quinze autrices invitent les lecteurs à jouer les oracles et renouer avec la tradition orale.
Photo: Marianne Deschênes Quinze autrices invitent les lecteurs à jouer les oracles et renouer avec la tradition orale.

Cinq ans après avoir lancé l’idée à Antoine Tanguay, président fondateur des éditions Alto, à la Foire du livre de Francfort, Audrée Wilhelmy (Blanc résine, Grasset) affirme qu’elle ne pensait pas que le projet Clairvoyantes. Un oracle littéraire allait voir le jour : « D’un point de vue éditorial, c’est quand même un immense défi ! »

Réunissant 14 autrices — Mélikah Abdelmoumen, Stéfanie Clermont, Hélène Dorion, Louise Dupré, Dominique Fortier, Marie-Andrée Gill, Karoline Georges, Véronique Grenier, Catherine Lalonde, Perrine Leblanc, Catherine Leroux, Chloé Savoie-Bernard, Élise Turcotte et Christiane Vadnais — sous la direction d’Audrée Wilhelmy, Clairvoyantesrevisite l’art divinatoire, plus spécifiquement la cartomancie. Décédée le 30 novembre dernier, Marie-Claire Blais devait aussi participer au projet.

Outre le livret explicatif, où les 15 oracles définissent chacune une figure, un lieu et un objet, on retrouve dans le coffret 45 cartes conçues par la photographe Justine Latour.

 

Nul besoin d’être spécialiste en la matière pour savoir que le tout n’a rien à voir avec le tarot de Marseille ni celui des Égyptiens. « Le tarot de Marseille est très restrictif dans l’esthétique de l’objet et dans la portée des cartes, qui ont une signification très forte ; or, je voulais que les écrivaines aient une liberté créatrice. Si je leur avais attribué des cartes du tarot de Marseille, ç’aurait été un peu plus lourd à porter. Je voulais que ce soit intemporel et agéographique, mais qu’on soit dans une nordicité, un environnement rural et nordique québécois. En créant de nouvelles cartes, j’ai pu créer une espèce d’objet qui peut aussi remplir la fonction divinatoire et la fonction narrative », raconte Audrée Wilhelmy, qui a pu compter sur les judicieux conseils de son père, créateur de jeux de société pour sa famille.

En faisant appel à toutes ces femmes, la directrice du projet leur a d’abord promis de bonnes conditions de travail, tant sur le plan tarifaire que sur le plan créatif ou de l’échéancier.

« Je voulais faire en sorte qu’elles aient beaucoup de liberté. Je pense entre autres à Justine ; je ne voulais vraiment pas diriger son travail d’une façon ou d’une autre. En tout, c’est une cinquantaine de femmes qui ont participé à ce projet : les 15 autrices, les 15 danseuses qui ont servi de modèles, les maquilleuses, les coiffeuses, la directrice artistique, la photographe, les filles de chez Alto, les filles de la conception Web, les actrices qui ont lu les cartes. Ça fait beaucoup de femmes ! Antoine est pratiquement le seul homme dans le projet. »

Si elle souhaitait créer un univers féminin, c’est d’abord parce que les femmes, plus que les hommes, sont attirées par l’art divinatoire.

« C’est féministe dans la démarche, mais ce n’est pas militant. C’est juste un projet qui est porté par mon féminisme à moi, qui met en avant la voix des femmes dans la littérature et les arts. Depuis que je parle du projet, je me rends compte qu’il y a énormément de personnes qui ont une pratique divinatoire, mais c’est toujours très privé et souvent très filial. La question de transmission est très importante : c’est souvent un savoir acquis d’une autre femme, d’une grand-mère, d’une tante. »

Jeu créatif

 

Bien qu’elle n’ait pas de pratique divinatoire, contrairement à plusieurs des écrivaines dont elle s’est entourée, la romancière se dit depuis toujours fascinée par le sujet. « Ce n’est pas tant la cartomancie que la dimension narrative de ces objets-là, qui racontent des histoires, qui permettent de raconter des historiettes, qui m’intéresse. Au fond, les outils que nous donnent les cartes et les textes qui les accompagnent permettent d’aller chercher des réponses qu’on porte déjà en soi. Dans ce sens-là, j’y crois de façon très pragmatique », explique celle qui s’est attribué les cartes de la Terre mère, de la Rivière et de l’Arbre.

Dans les faits, les cartomanciennes ne nous disent-elles pas ce que nous voulons entendre en glanant rapidement des éléments que nous leur dévoilons à notre insu ? « Je pense que c’est le cas. D’une certaine façon, la personne sert à révéler des choses qui sont déjà existantes. J’ai regardé dans les cartes comme on regarde dans un miroir. »

Depuis quelques années, les sciences occultes gagnent en popularité, plus particulièrement chez les jeunes. Selon Audrée Wilhelmy, ce regain d’intérêt pour l’astrologie, la magie et la cartomancie serait dû à une perte de sens. « À partir du moment où il n’y a plus de sens, que la religion n’est pas là pour donner des réponses réconfortantes, on essaie de se recréer des formes de rituels, des rapports au sacré hors de la religion. Ce sont des façons d’essayer de décoder un sens plus large que le monde pragmatique. J’ai l’impression que c’est peut-être aussi une forme d’introspection, comme celle vers laquelle nous amène un psy. Le contexte actuel est malheureusement propice à ce besoin-là. Je pense que les enjeux climatiques y sont beaucoup là-dedans. »

En présentant Clairvoyantes à différentes personnes, la romancière a pu être témoin de l’effet bénéfique de la cartomancie lors de retrouvailles entre amis après deux ans de pandémie. « Jouer à deux, c’est sérieux, mais à plusieurs, c’est drôle parce que ça devient comme un jeu de société. Les gens posent des questions personnelles à leurs amis ; c’est comme une façon candide et joyeuse de plonger dans la sphère de l’intime, d’aborder les questions sérieuses sans que ce soit trop écrasant comme environnement. »

Tandis que l’autrice perçoit la cartomancie comme un outil de fiction qui nous permet de réfléchir à notre rapport au réel, au monde, en créant nos propres histoires, avec Clairvoyantes, elle nous ramène pour ainsi dire à renouer avec la tradition orale.

« La littérature nous a éloignés de cette fonction initiale du conte, des légendes, de la tradition orale. Avec ce projet-là, je voulais que la littérature retrouve un côté ludique et plus accessible. C’est pour ça qu’il y a une dimension interprétative dans les textes littéraires, mais qu’il y a aussi une dimension narrative parce que je voulais qu’on puisse se raconter des histoires tout haut. Mon espoir, c’est aussi que les gens qui se dirigent vers ce projet-là pour sa dimension divinatoire aient envie de découvrir ensuite les œuvres de ces écrivaines exceptionnelles. Ce serait une mission accomplie », conclut Audrée Wilhelmy.

Clairvoyantes Un oracle littéraire

Sous la direction d’Audrée Wilhelmy, photographies de Justine Latour, Alto, Québec, 2022, 104 pages, 45 cartes. En librairie et en ligne le 5 avril.

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