Joël Casséus veut forcer l’empathie

Comme dans son roman précédent, «Crépuscules» (Le Tripode, 2018), Joël Casséus donne dans «Demi-ciel» la parole à une riche galerie de personnages qui témoignent, en alternance, de leur quotidien, de leur expérience du monde.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Comme dans son roman précédent, «Crépuscules» (Le Tripode, 2018), Joël Casséus donne dans «Demi-ciel» la parole à une riche galerie de personnages qui témoignent, en alternance, de leur quotidien, de leur expérience du monde.

Dans un monde aux contours peu définis — qui pourrait tout aussi bien être le Congo que la Syrie, l’Ukraine ou la Palestine —, un groupe d’individus survit, miné par une guerre qui ne dit pas son nom. Depuis un temps immémorial, acculés à un mur qui ne laisse entrevoir qu’une portion de ciel, les hommes creusent des fosses du matin au soir, dans l’espoir de dominer la peur, d’oublier le danger latent, mais invisible, qui ne demande qu’à les broyer, à ouvrir les ventres de leurs femmes, à capturer l’innocence de leurs enfants.

Un gamin, réfugié sur les genoux de son grand-père, voit les âmes des hommes se noircir, s’endurcir, se détruire au creux des fosses, conscient qu’il devra bientôt suivre leurs traces. Un père, résigné, s’acharne à extirper son fils de l’enfance. Un grand-père lutte pour préserver l’innocence. Une mère cherche, dans cet homme dur, les traces de l’hommequ’elle a aimé. Un homme sans mains rêve de caresser, de manger, de travailler. Une guérisseuse aveugle se lamente sur l’ineptie et la violence des hommes.

Comme dans son roman précédent, Crépuscules (Le Tripode, 2018), Joël Casséus donne dans Demi-ciel la parole à une riche galerie de personnages qui témoignent, en alternance, de leur quotidien, de leur expérience du monde. Ce chassé-croisé narratif, qui n’est pas sans rappeler le courant de conscience utilisé notamment par William Faulkner, exige du lecteur une vigilance constante, mais contribue à mettre en lumière la grande complexité émotionnelle de l’expérience humaine.

« Je suis un pathétique groupie de Faulkner. C’est simple, avant de commencer un livre, je lui adresse toujours une prière, dit en rigolant l’écrivain montréalais. Mon objectif est de forcer l’empathie des lecteurs en les extirpant d’une perspective unique pour mieux les plonger dans la réalité de chacun des personnages. » Captifs d’une moitié de ciel, ces derniers cherchent donc à interpeller ceux qui se situent de l’autre côté, soit « les lecteurs, les Occidentaux dont la consommation et le luxe excessifs se font au détriment de gens coincés dans une situation d’extrême vulnérabilité. J’espère arriver à faire réfléchir sur les relations sociales, la responsabilité collective et l’interdépendance », poursuit-il.

Brouiller l’espace-temps

C’est dans cette perspective engagée et humaniste que Joël Casséus choisit d’esquisser un univers où les référents culturels et temporels sont entièrement occultés. « Ça fait un peu cliché de dire ça, mais c’est ma manière d’essayer d’atteindre une forme d’universalisme. Je suis marxiste et anarchiste. Je crois qu’il existe des éléments au sein de ce que l’humanité traverse que nous avons tous en commun et qui vont nous permettre d’accéder à la solidarité nécessaire pour s’extirper des conditions actuelles. »

Cette ambiguïté spatiotemporelle, jumelée au huis clos étouffant dans lequel se trouvent les narrateurs, contribue à créer, en quelque sorte, une esthétique de la souffrance et du dénuement, exacerbant les émotions. « Je tente de m’approcher des peurs et des anxiétés de mon lecteur afin d’entamer un dialogue avec lui. Je veux qu’il le ressente au fond de ses tripes, à quel point ça ne tourne pas rond dans le monde. »

L’écriture dénudée, allégorique, presque surréaliste, est largement teintée par la formation de l’auteur en sociologie. Pour mieux comprendre l’ensemble et trouver ce qui rassemble, il approche sa narration et ses personnages du point de vue de l’abstraction. « Je vois les romans comme des thèses où j’affirme des idées sociologiques que le langage scientifique ne me permet pas d’explorer. J’utilise donc le langage de l’émotion. Pour parvenir à affirmer quoi que ce soit, l’apport du décor est minimal. Tout passe par le dialogue et l’action. »

C’est donc à travers les personnages, leurs vécus, leurs dires — et non leurs perceptions — que Joël Casséus tente de trouver un sens à la barbarie du monde.

Le baromètre de l’enfance

Parmi ses narrateurs, un petit garçon, un pied dans l’innocence, l’autre dans la souffrance, est particulièrement marquant. C’est en lisant à propos des enfants-soldats que Joël Casséus a trouvé l’inspiration derrière ce personnage. « On a rarement eu accès à ce point de vue en littérature. Qu’est-ce qui mène ces gamins dans un tel état de vulnérabilité, et que deviennent-ils, s’ils survivent, après la guerre ? »

Son premier roman, Crépuscules, mettait en scène une femme réfugiée s’apprêtant à mettre au monde un bébé condamné à se battre pour assurer sa survie. Dans Demi-ciel, l’enfant, plus grand, doit travailler avec les hommes, s’abrutir dans les fosses pour permettre à un plus chanceux d’accéder au luxe, aux diamants, aux puces électroniques. « J’aimerais beaucoup en faire une trilogie et continuer de le faire grandir, pour mener ma réflexion à terme. »

Car les enfants, en littérature comme en société, sont un véhicule puissant pour mesurer le degré d’inhumanité, de détresse et de souffrance. « Ce qui rend les enfants si beaux, c’est ce mélange de fragilité et de maladresse. Ils sont malhabiles, aux yeux des adultes, parce qu’ils n’ont pas encore compris les limites imposées par la société. Ce sont des êtres purs et sensibles, condamnés à devenir de vieux hommes comme moi, complètement névrosés. Ce sont des baromètres de l’état du monde. Lorsqu’ils sont, comme mon personnage, forcés de s’endurcir trop tôt, c’est la preuve de l’état de détresse et de brutalité dans laquelle se trouve la société. »

Demi-ciel

Joël Casséus, Le Tripode, Paris, 2022, 167 pages

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