«Une brève histoire mondiale de la gauche»: l’égalité est fragile sans pensée sociale

Shlomo Sand 
Photo: La Découverte Shlomo Sand 

« Sans dessein préalable, la mondialisation aura contribué à réduire les inégalités entre la majorité des personnes vivant et travaillant sur une bonne partie de la planète », écrit l’historien israélien Shlomo Sand dans la conclusion qu’il qualifie de « mélancolique » de son livre choc Une brève histoire mondiale de la gauche. Il y déplore que la vague soit, par une tragique incohérence, « presque entièrement détournée de la question sociale ».

Né en 1946 en Autriche, établi dès l’enfance en Israël, Sand est professeur émérite à l’Université de Tel-Aviv. Ses origines populaires et son expérience intellectuelle lui permettent la neutralité par rapport aux historiographies anglo-saxonne, française et allemande. Son essai est traduit de l’hébreu par Michel Bilis.

Très critique à l’endroit d’Israël, Sand déclare d’entrée de jeu : « Non loin de mon domicile vit un peuple dont les droits civils fondamentaux, politiques et sociaux sont niés depuis 54 ans. » Il avoue : « C’est de là, entre autres, que vient mon attention permanente, et partiale, à l’histoire sociale et à ses expressions politiques. » Les Palestiniens lui montrent qu’il faut se méfier.

Pour Sand, à cause de la mondialisation et de la délocalisation industrielle qu’elle a entraînée, l’Occident souffre d’une inégalité sociale croissante. Les pays émergents connaissent en revanche un élan vers l’égalité. Mais l’historien constate qu’il s’agit de l’égalité résultant d’une prospérité rapide et clinquante plutôt que de l’évolution séculaire d’une pensée sociopolitique.

Il précise que, « durant les quarante dernières années, les revenus de millions de Chinois, de Vietnamiens, de Thaïlandais, d’Indiens ou d’Indonésiens ont connu une augmentation substantielle ». Il reste que les pays émergents n’ont guère subi, à la différence de l’Occident, l’influence de la nature sur l’économie.

Sand sait déceler une grave faille, à ce sujet, chez les plus progressistes. Il explique : « On ne trouve, dans la pensée de Marx et d’Engels, aucune conscience sérieuse des conséquences écologiques de l’industrialisation. Rousseau, Fourier et Proudhon aimaient la nature et appréhendaient la montée en puissance de la production industrielle et ses dégâts éventuels sur l’environnement, mais la tradition marxiste a toujours encensé le productivisme. »

En plus de l’écologisme, l’apport de l’Occident au reste du monde demeure le féminisme. Sand fait le lien, souvent ignoré, entre l’essai Le deuxième sexe (1949), de la Française Simone de Beauvoir (1908-1986), et les livres de l’Américaine Judith Butler (née en 1956), théoricienne de la notion de « genre ». Il voit avec raison « ladémarche théorique » de la seconde comme « la plus significative depuis les écrits » de la première.

Chose certaine, sans union avec la nature et sans définition de la femme au-delà de la biologie, l’égalité deviendra vite un vain mot.

Extrait d’«Une brève histoire mondiale de la gauche»

« Les écrits de Jean-Jacques Rousseau, qui peut être défini comme le premier grand penseur de l’égalité, ont dès leur parution ébranlé le forum philosophique du XVIIIe siècle. Rousseau s’est caractérisé par une approche historique et anthropologique singulière, unique à l’époque. »

Une brève histoire mondiale de la gauche

★★★ 1/2

Shlomo Sand, La Découverte, Paris, 2022, 320 pages



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