«Une affaire de sens» et «Parmi les grands suivi de Petit homme»: le parti pris des mots

Guiseppe Arcimboldo, «Le bibliothécaire», (détail), 1562
Photo: Domaine public Guiseppe Arcimboldo, «Le bibliothécaire», (détail), 1562

Ce n’est pas d’hier que Louis Cornellier vit entouré des multiples voix de la littérature. Grand lecteur, enseignant de littérature au cégep et chroniqueur au Devoir depuis 1998, c’est en dialoguant avec les œuvres que se construit sa pensée. Émulsion de ce dialogue, il fait paraître deux ouvrages, Une affaire de sens et Parmi les grands suivi de Petit homme, qui convoquent quelques-unes des plus grandes œuvres, à partir desquelles il ébauche sa réflexion.

Le questionnement à l’origine de son essai Une affaire de sens est d’abord existentiel. À l’instar d’autres avant lui, il s’interroge : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Parce qu’il lui importe de conférer un sens à tout ça, il cherche, non sans un certain idéalisme, à inscrire sa volonté de « s’élever », dans une forme de transcendance.

Le projet est ambitieux, mais l’essayiste n’entend pas y parvenir seul. Il appelle à la barre une trentaine d’auteurs dont les textes, espère-t-il, sauront baliser cette route sinueuse : « L’expérience littéraire place ceux qui y participent dans un état d’alerte qui les rend attentifs à la survenue du sens. » Bien conscient qu’il ne s’agit pas d’atteindre la vérité, il admet que l’acte de lecture nous permet, au mieux, de ressentir le sens. Mais il demeure convaincu que « la fréquentation des grandes œuvres culturelles, qui constituent le trésor de l’humanité », est une bénédiction.

La quête de l’essayiste est intemporelle et ses débouchés doivent eux aussi résister à l’épreuve du temps. Ainsi applique-t-il résolument la mise en garde de Gilles Vigneault : « Il faut être de tout temps sur ses gardes pour ne pas céder à la tentation quotidienne d’être de son temps. » Dans l’élan, il énonce l’importance de garder l’interprétation de la littérature ouverte : « La vérité littéraire, s’il y en a une, ne peut donc que s’opposer à tout dogmatisme. »

Par l’appel répété d’une littérature à l’abri des effets de mode et des mœurs de passage, on s’étonne de trouver bon nombre de jugements de valeur qui cautionnent une morale au détriment d’une autre, sanctionnant les personnages cités : « Dom Juan, c’est clair, n’est pas un exemple à suivre pour les hommes et les femmes de bonne volonté, d’hier ou d’aujourd’hui. »

Qu’on embrasse ou non le propos, on apprécie le style libre de l’auteur qui allie habilement les niveaux de langage. Par ailleurs, il est difficile de rester indifférent à cette invitation au bonheur de lire, qui brode un propos en courtepointe où se répondent de nombreuses œuvres. Il faut parfois chercher dans le repli de la page pour trouver la citation d’œuvres écrites par des femmes, et la plupart des auteurs convoqués appartiennent au canon, mais Louis Cornellier nous convie à la découverte de leurs textes plus méconnus, parmi lesquels plusieurs nouvelles figurent. Il saura, sans contredit, rallier quelques amoureux des belles lettres.

Voix immortelles

 

Louis Cornellier n’allait pas s’arrêter là. À la convocation de ses préférés, il manquait un hommage. Ainsi le projet de Parmi les grands suivi de Petit homme a-t-il pris racine. Recueil de poésie en trois parties, l’auteur troque ici la prose pour le vers, offrant quelques coups de chapeau aux auteurs qui l’ont marqué.

Une fois de plus, il lui importe de reconnaître le don de nos prédécesseurs. Chez Cornellier, la vie repose sur le socle du passé : « je parlerais /autour du feu / des pleurs amers de l’apôtre / de la vérité et de la beauté / du passé qui nous fait vivre ».

Le projet prend la forme de poèmes, indépendants les uns des autres, qui ressemblent la plupart à de courtes oraisons, offrant un clin d’œil, une révérence ou une citation à comparaître d’auteurs aimés. Hélas, après quelques répétitions, la formule s’essouffle et le projet, quoique noble, ne risque pas de sortir les morts de leur torpeur.

On retient néanmoins quelques poèmes plus réussis, qui dépassent le simple hommage et dont les images scintillantes éclairent un peu de cette quête de vérité si chère à l’auteur. C’est le cas, notamment, de cette adresse à Yves Boisvert : « Tes vitraux d’éclipse / portés par la balance du vent / lézardent la bonne conscience / des voleurs de cause ».

En tombée de rideau du recueil, le poète reporte ses vers sur sa posture d’homme. Avec simplicité, il dépeint quelques grands traits de son existence, brodant autour d’un thème commun : sa petite stature. À hauteur d’homme, la proposition reste sans éclat, mais elle ne semble pas s’en réclamer. Sans prétention, le geste est humble.

En quête de transcendance, ému par la charge sensible de la littérature et porté par le désir de devenir la meilleure version de lui-même, Louis Cornellier nous invite dans sa quête par le truchement de ses lectures. Il reste de ses efforts une agréable invitation à la littérature, une profonde leçon d’humilité et un respect immense pour la culture : « j’étais un petit homme / je le suis resté / devant la grandeur ».

Une affaire de sens

★★★

Louis Cornellier, Médiaspaul, Montréal, 2022, 168 pages
 

Parmi les grands suivi de Petit homme

★★ 1/2

Louis Cornellier, l’Hexagone, Montréal, 2022, 78 pages

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