Julie Doucet, première Québécoise à remporter le Grand prix à Angoulême

Troisième femme à remporter le Grand prix du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, Julie Doucet n'en revenait toujours pas de sa victoire lors de son entrevue avec «Le Devoir».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Troisième femme à remporter le Grand prix du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, Julie Doucet n'en revenait toujours pas de sa victoire lors de son entrevue avec «Le Devoir».

Après la Française Florence Cestac en 2000 et la Japonaise Rumiko Takahashi en 2019, la Québécoise Julie Doucet devient la troisième femme, et la première Québécoise, à obtenir le Grand Prix du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Au téléphone, tout juste arrivée sur place, celle qui a fait paraître l’anthologie Maxiplotte (L’Association) en France et au Québec au cours des derniers mois est encore sous le choc à l’idée de marquer l’histoire du 9e art.

« Je ne sais pas quoi dire ! s’exclame-t-elle avec un rire nerveux. Je l’ai appris le 9 mars par courriel. C’est mon éditeur qui me l’a annoncé. Je n’y ai pas cru. J’en revenais pas ! J’étais tellement convaincue que ce serait l’une des deux Françaises qui gagnerait. »

Fait rare à signaler dans l’histoire du festival, accusé de sexisme en 2016 pour sa sélection 100 % masculine, trois femmes concouraient pour cet honneur cette année, l’autrice de Dirty Plotte et les Françaises Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse. À la précédente édition, ces dernières s’étaient retrouvées en nomination avec l’Américain Chris Ware, qui avait remporté le Grand Prix.

Illustration: L'Association Une planche de «Maxiplotte», de Julie Doucet

Pour mémoire, en 2016, le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme avait appelé au boycottage du festival : « Nous rappelons que depuis 43 ans, Florence Cestac est la seule femme à avoir reçu cette distinction. Claire Bretécher, pilier du 9e art, n’a elle-même jamais reçu le Grand Prix, repartant en 1983 avec le Prix du 10e anniversaire (prix n’ayant jamais empêché ses lauréats d’être admissibles pour les Grands Prix suivants). »

« C’est énorme ! »

« Je suis dépassée par les événements, confie Julie Doucet. C’est énorme ! Je pense que c’est la plus grosse récompense qui existe dans le milieu de la bande dessinée. Je n’avais pas prévu me rendre à Angoulême, mais avec la nomination de trois femmes et le fait que je gagne un prix, il fallait vraiment que j’y aille. »

À l’arrivée, l’artiste s’est sentie très bien accueillie et a trouvé l’atmosphère plus détendue qu’elle ne l’aurait cru : « Je pensais que j’allais devoir faire un grand discours, mais heureusement, ce n’est pas comme ça que ça va se passer. C’est le lauréat du Grand Prix de l’année passée qui va me présenter. Je vais dire quelques mots de remerciement et ensuite, c’est le directeur artistique du festival qui va m’interviewer devant un public professionnel. Ça va être pas mal plus casual que je le pensais. »

À quelques heures de la cérémonie, Julie Doucet n’avait pas encore écrit son discours. Allait-elle saluer les femmes qui l’ont inspirée et influencée, telles sa mère, qui lui a fait découvrir le magazine Pilote quand elle était jeune, et les bédéistes Claire Bretécher, Nicole Claveloux, Chantal Montellier et Florence Cestac ? Allait-elle tout simplement improviser quelques mots ?

« Oh non, non, non ! Ce serait une catastrophe ! J’ai quelques idées que je vais mettre sur papier. En gros, je vais remercier mon éditeur. On m’a dit que j’aurais seulement une minute, donc ce n’est pas le moment de s’étendre sur le sujet. »

Ayant arrêté de faire de la bédé en 1999, écœurée par le machisme ambiant, Julie Doucet ne cache pas son étonnement d’être couronnée pour son œuvre en 2022.

« Le livre Maxiplotte, sorti en novembre en France, a eu beaucoup d’attention ; il y a eu beaucoup d’articles. Ça m’a surprise, mais ça pourrait expliquer le prix. Je ne sais pas si le milieu de la bédé a changé depuis que je l’ai quitté… j’imagine que oui, parce que les femmes y ont plus de place. Je viens juste d’arriver et je reste à Angoulême jusqu’à dimanche. En attendant, j’ai tellement, tellement, tellement d’interviews, c’est complètement fou ! »

Le 49e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême se déroule du 17 au 20 mars.

De l’importance de Dirty Plotte

Le titre peut faire sourire. Et pourtant. C’est bien parce qu’elle pensait que personne ne lirait vraiment son petit fanzine, imprimé à 150 exemplaires et distribué dans des librairies indépendantes ou des magasins de disques, que l’autrice montréalaise Julie Doucet s’est permis de le choisir.

Elle était loin de se douter qu’on en parlerait encore une trentaine d’années plus tard.

Parce que du petit imprimé indépendant fabriqué à l’huile de coude à la fin des années 1980, son fanzine, repris par la maison d’édition montréalaise Drawn and Quarterly, lui permettra de se faire connaître autant aux États-Unis qu’en France.

Avec ses courtes planches à saveur d’autofiction, inspirée par Art Spiegelman et son Maus publié en feuilleton depuis le début des années 1980, elle raconte sans détour son expérience humaine de jeune femme fréquentant les milieux punk et alternatifs, dans une ligne sale et frémissante qui remplit des cases surchargées, dessinées dans un noir et blanc qui ne laisse aucune place au gris.

Une proposition élaborée dans un monde presque exclusivement composé d’hommes qui finissent par laisser de côté leur peur d’être dérangés pour en venir à s’extasier devant ce sens de l’humour totalement décalé, mais surtout devant son talent de raconteuse.

Un talent qui, de son trait violent et précis, peut nous relater l’histoire d’une fille qui se transforme en King Kong le temps d’aller acheter des tampons entre deux planches mettant en vedette le capitaine Kirk et monsieur Spock, qui essaient de faire pipi sur une planète
inconnue.

François Lemay

 

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