Renaître de ses cendres

Monique Proulx dit avoir ressenti un attachement particulier pour son personnage, Markus Kohen, et avoir eu du mal à s’en détacher alors qu’elle achevait l’écriture du roman.
Marie-France Coallier Le Devoir Monique Proulx dit avoir ressenti un attachement particulier pour son personnage, Markus Kohen, et avoir eu du mal à s’en détacher alors qu’elle achevait l’écriture du roman.

Par la fenêtre de la croissanterie du Mile End où Monique Proulx nous a donné rendez-vous, on a presque l’impression de voir passer certains personnages d’Enlève la nuit, son nouveau roman dans lequel un juif hassidique quitte sa communauté pour renaître au monde.

Partir et vivre, ou rester et mourir ? Voilà le grand déchirement de Markus Kohen, personnage attachant et fondamentalement bon, qui avait fait une courte apparition dans le précédent roman de l’écrivaine, Ce qu’il reste de moi (2015). « Ce livre écrit en état de grâce m’a complètement coupé les ailes. J’ai eu l’impression que c’était peut-être mon dernier, que j’avais touché à tout ce qui était important… J’avais mis la barre trop haut pour le prochain et ça m’a rendue muette pendant deux ans. » Jusqu’à ce que la voix de Markus, lumineuse et digne, surnage et s’impose à sa manière. La voix d’un « personnage qui entre dans le monde à 20 ans, avec l’intelligence et les désirs de cet âge-là. Étranger aux codes et à la langue, libre mais sans repère, il vit une immigration drastique. »

La quête de ce protagoniste-narrateur, qui a la candeur d’un vieil enfant, sera de s’inventer à partir de rien. « De son ancienne vie, il n’a presque rien conservé, excepté la capacité de sacraliser les petits gestes du quotidien et d’entretenir la gratitude. » Et s’il était venu pour donner aux autres ?

Markus est « dévoré par une flamme qui le pousse à éclairer ceux qui souffrent d’obscurité », à « enlever la nuit aux désespérés », écrit Monique Proulx. Voilà qui éclaire le si beau mystère du titre, offert à l’écrivaine par hasard, dans un tout autre contexte. « C’est un mot d’enfant, celui d’un fils qui avait peur dans le noir et a demandé à son père d’« enlever la nuit ». Je n’étais pas engagée dans l’écriture d’un livre lorsqu’on m’a relaté cette anecdote, mais je l’ai notée… Et c’est devenu la ligne de conduite du personnage, son principe de vie. »

Appropriation humaine

 

Celle à qui l’on doit les magnifiques nouvelles d’Aurores montréales, le roman Homme invisible à la fenêtre, le si capiteux Champagne et plusieurs autres grands livres, a quitté sa ville natale (Québec) à 28 ans pour venir s’installer à Montréal dans le Mile End, un quartier qu’elle n’a jamais déserté et connaît comme le visage d’une mère. Si elle en a souvent mis en scène la toponymie, cette fois, c’est plus flou. « On sent que c’est Montréal, mais rien n’est nommé, un peu comme dans un conte ou une allégorie. Je n’insiste pas outre mesure sur le contexte hassidique. »

La question délicate de l’appropriation culturelle s’est-elle imposée en cours d’écriture ? « Si je parlais de ce qui se passe dans la communauté, peut-être qu’on pourrait m’accuser d’en faire, mais je raconte la trajectoire de quelqu’un qui en sort et qui vient au monde. Depuis mon premier livre, je fais de l’appropriation humaine. Je parle de gens qui ne sont pas moi, et qui sont issus de contextes différents. Les expériences des autres m’interpellent et me permettent de cerner ce qui est semblable entre nous. »

Bien qu’il aborde des états difficiles et douloureux, Enlève la nuit est un livre plein de lumière et qui réchauffe le cœur, où il est question de bonté, de bienveillance, de confiance, de dignité, d’espoir malgré les revers, de non-jugement… Des valeurs dont on a tous besoin, collectivement, plus que jamais peut-être même, en ce mois de mars belliqueux, frisquet, aveuglant de blanc.

Qu’est-ce qu’un être bon ? « La bonté est accessible à tous ceux qui acceptent de laisser tomber la partie d’eux-mêmes qui parle fort, celle gorgée d’ambition, de désir, de vouloir, de vouloir avoir. Ce n’est pas gnangnan la bonté, ce n’est pas de la mollesse : c’est l’absence d’ego. Quand tu n’es pas le centre de l’univers et que tu n’essaies pas de tout ramener à toi, que tu laisses enfin tomber l’accessoire, tu deviens fatalement bon. »

On sent Monique Proulx très attachée à son personnage, elle confirme : « J’ai eu du mal à quitter Markus… Il est habité par une espèce de grandeur et nous la communique. Le dernier chapitre, je l’ai étiré sur trois mois, je savais que c’était la fin. »

Autre trait qui relie l’écrivaine à sa créature : l’écriture. Markus est un « écrivant ». À mesure qu’il apprend une nouvelle langue, il devient ivre de mots et s’abandonne à ses carnets aux pages soyeuses, presque miraculeuses. L’écriture de soi comme révélateur, pour orchestrer sa renaissance est ici centrale, un peu comme dans La petite fille qui aimait trop les allumettes, de Gaétan Soucy, ou comme chez Réjean Ducharme, le maître à penser de Monique Proulx, celui qui lui a donné l’impulsion première pour devenir écrivaine à son tour. « Ducharme m’a montré que le grand livre peut être à ta portée, à ta hauteur. »

Écrit-elle pour les mêmes raisons aujourd’hui qu’à ses débuts ? « Dès le départ, il a été très clair pour moi que ce serait ma façon de m’insérer dans le monde et de prendre ma place. Tu t’installes à l’endroit où tu es le monde, et où le monde devient toi. On appelle ça aussi le silence, un moment où tout est neutre et possible, tout est réuni, juste avant que les particularités se dessinent. Le début d’un livre est le plus merveilleux terrain de jeu. »

Enlève la nuit

Monique Proulx, Boréal, Montréal, 2022, 343 pages. En librairie le 15 mars.

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