Entre Peyton Place et Frenchtown

L'enseigne du centre spécialisé de littérature pour adolescents et jeunes adultes de la bibliothèque municipale de Leominster, qui reproduit la signature de sa carte de membre de la bibliothèque.
Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir L'enseigne du centre spécialisé de littérature pour adolescents et jeunes adultes de la bibliothèque municipale de Leominster, qui reproduit la signature de sa carte de membre de la bibliothèque.

Une tournée littéraire à l’occasion du 100e anniversaire de naissance de Jack Kerouac. Notre deuxième arrêt remonte les traces d’autres géants des lettres franco-américaines.

Renée Cormier montre fièrement le néon annonçant la grande salle du Center for Young Adults de la bibliothèque municipale de Leominster, au Massachusetts. C’est là qu’elle officie comme bibliothécaire depuis des années après une première carrière en travail social. Le centre porte le nom de son père, Robert E. Cormier.

« Le néon reproduit la signature de sa carte de bibliothèque, explique-t-elle. Mon père était un très grand lecteur et il a été abonné ici toute sa vie. »

Robert Cormier (1925-2000) était aussi un fabuleux auteur franco-américain. Il est né à French Hill, le « petit Canada » de Leominster, trois ans après la star des lettres franco-américaines Jack Kerouac, de Lowell, ville située plus à l’est, à une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau, dans le même État.

Après ses études à l’Université Fitchburg toute proche, Robert Cormier est devenu journaliste, puis rédacteur en chef du quotidien local, le Fitchburg Sentinel. Son premier roman, Now and at the Hour, a été publié en 1960. Une vingtaine d’autres ont suivi, dont The Chocolate War (La guerre des chocolats, 1974), son plus célèbre, adapté au cinéma comme trois autres de ses histoires.

Photo: Associated Press Robert Cormier

« J’avais sept ans environ quand The Chocolate War est sorti, raconte Mme Cormier. La notoriété de mon père a immédiatement explosé. Quand j’ai eu onze ans [en 1978], il a été capable d’arrêter le journalisme pour devenir écrivain à temps plein. Ma mère travaillait et mon père était le parent à la maison. C’était un gars tellement formidable. »

Renée porte le même prénom que sa grand-mère maternelle franco-canadienne. Elle est la cadette d’une fratrie de quatre enfants. « On visitait le Canada une fois par année et on visitait la famille de ma mère à Sherbrooke et à Saint-Hyacinthe, raconte-t-elle. Mon père ne parlait pas beaucoup français, parce que sa mère, Irlandaise, ne le lui avait pas appris. Ma mère cuisinait des tourtières et parlait français. Je suis attristée de ne pas le parler moi-même. »

La société franco-américaine affleure pourtant dans l’univers fictionnel de son père. Une bonne part de l’œuvre paternelle écrite pour les adolescents se déroule dans un double imaginaire de Leominster baptisé Monument, dans un quartier renommé Frenchtown où s’activent des communautés religieuses originaires du Québec dans les services de santé comme dans les écoles. La plupart des personnages ont des patronymes d’origine canadienne-française et les plus âgés s’expriment encore par bouts en français normatif, mais pas dans le joual de certains dialogues cher à Jack Kerouac.

La notoriété mondiale de ce dernier, né il y a exactement un siècle, fait de l’ombre jusqu’au Québec à Robert Cormier et à une multitude d’auteurs franco-américains de la même région. La liste des écrivains descendants des prolétaires venus s’établir dans les « petits Canada » pour travailler dans les usines de la révolution industrielle en Nouvelle-Angleterre comprend notamment Norman Beaupré, Clark Blaise, Gregoire Chabot, Paul Marion, Michael Parent, Susann Pelletier, David Plante, E. Annie Proulx, Rhea Côté Robbins, Gérard Robichaud et Connie Voisine.

Jacques Ducharme (1910-1993) a écrit le premier roman typiquement franco-américain, The Delusson Family, paru en 1939. Le livre, racontant l’histoire d’une famille émigrante type, a été une source d’inspiration pour The Town and the City (Avant la route), premier livre de Kerouac.

Un monde immonde

 

Marie Grace de Repentigny (1924-1964) est une autre star des lettres franco-américaine méconnue ici. Née d’une mère nommée Laurette, elle était originaire de Manchester, au New Hampshire, autre ville industrielle du textile, située elle aussi à une quarantaine de kilomètres de Lowell. Comme le père de Ti-Jean, dit Jack, celui de Grace bossait dans l’imprimerie.

Elle s’est mariée à 18 ans, est devenue Grace Metalious, a vite eu trois enfants. Son tout premier livre, Peyton Place, écrit au début de la trentaine et paru en 1956, a fait époque et scandale parce qu’il parlait de réalités (le viol, l’inceste, le meurtre, l’adultère…) hypocritement dissimulées par l’image idyllique des petites villes de l’American way of life.

Le roman ne comporte qu’une seule référence au fait français, et encore, simplement pour expliquer l’origine du doux prénom de Violette. Par contre, le dernier récit enténébré de Grace Metalious, No Adam in Eden, raconte la vie pénible d’une famille franco-américaine sur trois générations autour d’Angélique de Montigny, fille d’Armand et de Monique.

Photo: Associated Press Marie Grace de Repentigny

Le brûlot Peyton Place est resté une année et demie sur la liste des best-sellers du New York Times et s’est vendu à 12 millions d’exemplaires. Un Américain sur trente en possédait un et le lisait souvent en cachette. L’histoire a vite été adaptée au cinéma, puis dans une série télé à succès dans les années 1960 (ABC) avec Ryan O’Neal et Mia Farrow.

Avec les droits du long métrage (75 000 $), Grace Metalious a acheté une Cadillac et une grande maison dans un recoin campagnard de Gilmanton, au New Hampshire, petite ville qu’elle habitait depuis 1953 et qu’elle avait transformée pour sa fiction critique en Peyton Place tout en s’inspirant d’un fait divers local de 1947.

Les habitants du coin ne pardonnèrent pas à Grace Metalious d’avoir dépeint en monde immonde leur supposé petit coin de paradis. « Je crois bien que les gens lui en veulent encore », dit Marshall Bishop, propriétaire de la maison de l’écrivaine, achetée avec sa femme, Sunny, après leurs retraites, elle comme agente de bord, lui de l’armée. Marshall Bishop se déplace en fauteuil roulant depuis quelques mois, à la suite d’une chute du toit. Il devrait remarcher.

La belle demeure sert de salle de réception, décorée avec des souvenirs militaires partout, des médailles, des uniformes, des photos et même un costume de la Pan Am de Sunny. Le couple vend son propre vin produit avec du moût de raisin acheté, dont une bouteille nommée en l’honneur de Grace, ce qui ne manque pas d’ironie puisque l’écrivaine est morte d’une cirrhose à 39 ans.

Grace Metalious a finalement été une autre victime de Peyton Place–Gilmanton, résumait le Vanity Fair au cinquantième anniversaire du film. Mais des fans de son œuvre subsistent : sa tombe du Smith Meeting House Cemetery était l’une des rares à montrer des traces de visites il y a quelques jours.

Un univers brutal

 

Les livres de Robert Cormier ne sont pas vraiment plus jojo. Ils abordent des thèmes fondamentaux (la mort, l’engagement, la liberté) dans une perspective souvent pessimiste, où des jeunes luttent contre des pouvoirs oppressants ou incarnent le mal eux-mêmes. After the First Death (Après la première mort, 1979) raconte la prise en otage terroriste d’un autobus scolaire ; The Rag and Bone Shop (À la brocante du cœur, 2001) parle de Jason, 12 ans, accusé du meurtre d’une jeune fille ; Heroes (Les héros, 1998) dit la tragédie d’un jeune soldat revenu défiguré de la Deuxième Guerre mondiale.

Le contraste est grand entre l’homme, le père décrit par sa fille, et cet univers brutal créé dans sa fiction. « Il était très sensible et conscient de la réalité cruelle de la vie », raconte sa fille, donnant l’exemple tout simple de l’anecdote de départ de The Chocolate War.

Un jour, son frère Peter est rentré à la maison avec des sacs de chocolats à vendre au profit de l’école. La discussion s’est engagée au souper sur les options offertes : acheter tout le lot, faire du porte-à-porte comme cela était demandé ou refuser la consigne et rendre les friandises à l’école. Le fils a opté pour cette option et, le lendemain, en le voyant repartir avec ses sacs, le père a imaginé ce qui pourrait arriver de pire dans une histoire semblable.

« Une étincelle a germé », résume Renée Cormier. Elle raconte aussi que le numéro de téléphone de l’héroïne Emmy dans I Am the Cheese (Je suis le fromage, 1977), le roman le plus expérimental de son père par l’écriture, était en fait celui de la résidence familiale.

« Il ne voulait pas utiliser un faux numéro qui aurait reçu des appels embêtants. Ma mère avait accepté. Les jeunes lecteurs nous téléphonaient parfois. Ils demandaient à parler à Emmy, et mon père faisait semblant d’être son père. Il était très gentil avec eux, très généreux. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

 

Cormier et la censure

Les archives Robert Cormier se trouvent dans son ancienne université à Fitchburg, ville voisine de Leominster, où il est né en 1925, soit trois ans après Jack Kerouac, son voisin de Lowell au Massachusetts. Le fonds Cormier comprend 107 boîtes contenant ses articles de journaliste, ses tapuscrits, des éditions américaines et étrangères de ses livres, des chapitres inédits, des ébauches de textes, sa machine à écrire, puis des lettres en quantité industrielle.

 

Les romans pour adolescents et jeunes adultes de Robert Cormier ont reçu d’innombrables récompenses et ont en même temps été parmi les plus censurés aux États-Unis au XXe siècle. The Chocolate War figurait encore huit fois sur les listes annuelles de 2001 à 2009 des dix romans les plus interdits dans ce pays du premier amendement constitutionnel garantissant pourtant la liberté totale d’expression. Ces honteuses statistiques sont compilées par l’Office of Intellectual Freedom. Le roman Peyton Place de Grace de Repentigny-Metalious a aussi été censuré à l’époque, et même banni de plusieurs villes et États, y compris au Canada, en Irlande et en Australie.

 

La correspondance archivée de Cormier déborde justement d’échanges avec ses éditeurs et des enseignants lui demandant sans cesse des conseils pour contourner la réticence courante à faire lire ses histoires noires à des adolescents.

 

Voici un exemple déniché dans une boîte au hasard des fouilles il y a quelques jours. Le 12 novembre 1990, Robert Cormier répond à l’enseignante Carolyn Cartwright qui lui demande de fournir des arguments pour contrer la volonté de censure de ses romans. Il explique que sa correspondance porte principalement sur ce sujet. À propos du reproche d’écrire des histoires sombres et violentes, utilisant un langage cru, il souligne que la réalité quotidienne de ces jeunes ne ressemble pas au monde bonbon des séries télé concoctées par des adultes ne comprenant rien à l’adolescence. « Je ne crois pas non plus qu’aucun de mes livres ait causé des crimes, des suicides, etc., écrit-il. Au contraire, je les crois cathartiques. D’après les lettres que je reçois, les jeunes sentent que pour une fois quelqu’un écrit la vérité sur ce qu’est la vie. »

 

Asher Jackson, chef des archives de la Fitchburg State University, explique que ces documents professionnels sont souvent consultés par des chercheurs des facultés d’éducation de son université ou d’autres établissements. « Ils s’intéressent à la valeur pédagogique de l’œuvre particulièrement parce que ces histoires traitent de sujets toujours d’actualité et pertinents, comme l’intimidation, le harcèlement sexuel, le terrorisme », dit-il.

 

M. Jackson, en poste depuis 2015, a lu du Cormier en tant que jeune adulte, mais il n’a jamais rencontré l’auteur, mort en 2000. Lui-même vient du Minnesota. Il avoue ne pas avoir trop porté attention au fait franco-américain dans son État d’origine, ni même au Massachusetts. « Je crois qu’une part de l’explication se trouve dans le silence de la communauté d’origine franco-canadienne elle-même. […] Dans les livres de Cormier, cet héritage qui affleure pourtant ne frappe pas beaucoup de lecteurs, surtout ceux qui en connaissent peu sur cette réalité. »



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