«Les enfants de chienne»: tragique trio

Nicolas Delisle-L’Heureux
Photo: François Couture Nicolas Delisle-L’Heureux

À Val Grégoire, village (fictif) de la Haute-Côte-Nord, il ne fait pas bon vivre, et pourtant on pénètre non sans plaisir dans cet univers peuplé d’excentriques, de dégénérés et de doux dingues grâce à la truculence avec laquelle les narrateurs dépeignent les malheurs qui s’abattent de génération en génération sur les leurs.

« En un rien de temps, nos pères, anciens employés de l’ancien moulin, passèrent de l’espoir de relance à l’alcoolisme de fin de vie ; nos mères, anciennes femmes au foyer, de ménagères un brin ludiques à caissières au Dunkin’ Donuts en uniforme brun-beige ; et nous, anciens bambins surprotégés, d’enfants gâtés pourris à enfants de chienne. »

Touffu récit choral raconté dans le désordre, Les enfants de chienne, deuxième roman de Nicolas Delisle-L’Heureux (Les pavés dans la mare, De la pleine lune, 2013), se concentre sur trois amis d’enfance, Louise Fowley, Marco Desfossés et Laurence Calvette, qu’un cruel destin, voire une malédiction, séparera.

« C’était indéniablement elle, Louise, la cheffe de leur trio, la petite étincelle qui les faisait passer pour plus nombreux qu’ils ne l’étaient. Ils mettaient les pieds dans les plats en riant, puis se léchaient les orteils. On lui demandait souvent : “Pourquoi pas des filles de ton âge, Louise ?” Parce que : garçon, fille ou pouliche, personne n’aurait été à leur hauteur, aux trois. »

C’est en parvenant à l’adolescence que tout commence à se gâter pour le trio. À l’instar de plusieurs filles du village, Louise est violée et tombe enceinte à 13 ans. Ce drame lui apporte toutefois un semblant de liberté puisqu’elle doit quitter Val Grégoire, d’où l’on ne s’échappe pas selon une vieille légende. En partie complice de ce viol, Marco, affublé comme ses frères aînés des tares familiales, est condamné à une vie de misère et de violence. Trop doux pour ce monde où tout paraît sale, gluant de sang ou en état de putréfaction, Laurence, frère cadet du brutal Willy et de la « pas vite-vite » Wendy, rêve de s’évader avec ses deux amis.

En compagnie de Louise adulte, revenue à Val Grégoire pour exercer une terrible vengeance, le lecteur sera invité à remonter le fil du temps et à découvrir la vérité sur ce qui s’est passé. Certes, Nicolas Delisle-L’Heureux sait préserver le mystère en sautant d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un personnage à l’autre, tout en se livrant à des descriptions détaillées où pointent tantôt la bienveillance, tantôt le mépris. L’auteur regarderait-il ses personnages de haut ?

D’un déterminisme désespérant, nappé d’une forte dose d’humour noir qui risque à tout moment de banaliser les drames qui s’accumulent, surtout ceux qui frappent les personnages féminins, le récit finit par provoquer le malaise. Se livrant par endroits à une surutilisation d’adverbes, le romancier se complaît tant dans le misérabilisme qu’on voudrait quitter le roman avant la fin. « C’est vrai qu’y a rien à faire à Val-Mouroir. Moi, j’en ai plein mon casque, pis un jour, je vais crisser mon camp. On mérite mieux que ça. »

Les enfants de chienne

★★★

Nicolas Delisle-L’Heureux, Boréal, Montréal, 2022, 316 pages

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