Dominique Fortier, saisir l’évanescence des choses

Ce qui fait la force de ce récit, le nœud, ou même l’enjeu de cette mise en scène, reste avant tout l’évanescence des choses, des relations, des êtres. Tout disparaît un jour. «Il n’y a pas grand-chose qui dure, on vit dans l’impermanence. Même les choses qui subsistent le font d’une manière changée», raconte Dominique Fortier.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Ce qui fait la force de ce récit, le nœud, ou même l’enjeu de cette mise en scène, reste avant tout l’évanescence des choses, des relations, des êtres. Tout disparaît un jour. «Il n’y a pas grand-chose qui dure, on vit dans l’impermanence. Même les choses qui subsistent le font d’une manière changée», raconte Dominique Fortier.

Dans Les villes de papier paru en 2018 chez Alto, Dominique Fortier explorait la vie d’Emily Dickinson, sondant le processus de création et scrutant son art de créer un monde à partir de quelques mots. Dans Les ombres blanches — qui s’offre comme une deuxième partie de l’œuvre entreprise —, l’autrice replonge dans l’univers de la poète afin de saisir le vide laissé autour d’elle après sa mort.

Bien qu’elle crût impossible de broder une suite à cette première histoire, qui s’amorçait avec la naissance d’Emily Dickinson et se terminait sur sa mort, Dominique Fortier restait habitée par la voix empruntée dans Les villes de papier. « C’était une histoire qui était close sur elle-même, confie-t-elle au bout du fil. Sauf que dans les mois et les années qui ont suivi, alors que j’essayais de me replonger dans un autre univers, étrangement, la voix que je retrouvais, c’était celle des Villes de papier […] Le jour où j’ai accepté de me laisser porter par ça, plutôt que de m’acharner à essayer de faire autre chose, ce livre-là est apparu. »

Dans Les ombres blanches, Dominique Fortier nous transporte au XIXe siècle, dans la famille de la poétesse où sa sœur, Lavinia, sa belle-sœur Susan, et Mabel, la maîtresse d’Austin, fouillent les écrits de cette femme mystérieuse qui les a quittés alors qu’elles entreprennent de publier ses poèmes. « Même si mon personnage n’était plus là, il restait d’abord les lieux qui m’avaient fascinée ; cette idée-là d’une femme qui vivait toute seule dans sa chambre et tous les gens autour qui l’avaient connue, son entourage. Et puis il restait d’une certaine façon le vide à explorer, explique Dominique Fortier. C’est devenu le sujet de mon livre. Qu’est-ce qui reste quand les gens ont disparu ? Qu’est-ce qu’ils emportent de nous ? Et, à l’inverse, qu’est-ce qu’ils nous laissent d’eux à travers l’absence ? »

Puis, comme une façon d’établir des liens entre le passé et le présent, une manière aussi de sortir de la fiction pour la regarder, Dominique Fortier s’est immiscée dans le récit, y glissant un « je » intime par lequel passent différentes réflexions en lien avec la mort et sa suite. « Entre la fiction et la réflexion, il y a quelque chose qui se joue, là, et il me semble que l’espace ou la porte que j’ouvre permet au lecteur d’entrer ou de sortir — je ne suis pas sûre —, mais en tout cas, ça lui permet d’ajouter sa voix à ce que je raconte et ça, c’est important aussi […] J’ai le goût que ce soit un dialogue entre moi qui écris et la personne qui me lit et entre nous deux et le texte. Donc, une sorte de dialogue à trois voix, je dirais », résume l’autrice d’Au péril de la mer et Du bon usage des étoiles.

Figer le temps grâceà la littérature

Mais ce qui fait la force de ce récit, le nœud, ou même l’enjeu de cette mise en scène, reste avant tout l’évanescence des choses, des relations, des êtres. Tout disparaît un jour. « Il n’y a pas grand-chose qui dure, on vit dans l’impermanence. Même les choses qui subsistent le font d’une manière changée », raconte Dominique Fortier. La fugacité des éléments et des relations revient ainsi tout au long des Ombres blanches :que ce soit entre Susan et Austin — son mari qui lui glisse entre les doigts et lui préfère Mabel — ou même les poèmes de Dickinson quelque peu dilués de leur essence, ou du moins transformés par l’éditeur Higginson avant leur publication. La petite Millicent, fille de Mabel, portée par la poésie de Dickinson, reprend aussi cette idée lorsqu’elle dit que l’« on n’écoute pas assez les morts ni les enfants — ni les oiseaux », trois entités qui portent en elles cette impermanence.

Or, dans cette vie qui fuit, personne, bien sûr, ne peut arrêter le temps, « sauf Emily Dickinson, peut-être », souligne Dominique Fortier en souriant. Mais la littérature, cet espace libre de contraintes, là où tout peut arriver, serait une façon de remédier à cette fatalité. « Pour moi, l’enjeu de la littérature, ç’a toujours été ça. C’est la raison pour laquelle j’ai commencé à écrire. Je sentais que [le temps] se déroulait à une vitesse folle et je me disais que je devais trouver un moyen d’arrêter le mouvement quelques secondes. »

La littérature — tout comme les poèmes de Dickinson trouvés par sa sœur — permet d’une certaine façon de faire fi du temps. Pour Dominique Fortier, les livres sont le meilleur remède qu’elle connaisse pour remédier à cette fuite par en avant. « C’est peut-être la seule chose qui survit. Si on était éternels, on n’aurait pas besoin […] de ces témoins qui traversent les siècles, mais comme rien ni personne n’est éternel, c’est comme des jalons. Ce sont un peu des guides, un peu des phares. Même les lettres en fait. Quand Susan relit les lettres d’Emily, c’est [pour elle] une façon de suppléer à l’absence. La prémisse même de la lettre, c’est qu’on n’est pas là. Parce que si on était là avec la personne qu’on aime, on n’aurait pas besoin de lui écrire. On pourrait juste lui raconter une histoire à l’oreille. C’est la même chose avec les livres. »

À l’instar de ces délicates fleurs de muguet fragiles et fossilisées que l’on trouve sur la couverture des Ombres blanches, le récit témoigne de façon lumineuse « non pas de ce qui disparaît, mais de ce qui subsiste », conclut l’autrice.

Les ombres blanches

Dominique Fortier, Alto, Québec, 2022, 252 pages. En librairie le 15 mars.

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