Voyages actuels, notre sélection poésie de mars 2022

Se remémorer, échanger, témoigner, voilà des liens prégnants qui soutiennent la parole de ces trois recueils.
Photo: Filoppo Monteforte Agence France-Presse Se remémorer, échanger, témoigner, voilà des liens prégnants qui soutiennent la parole de ces trois recueils.

Dire la ville et sa souffrance

Profitant d’un séjour de six mois au studio du Québec à Rome, en 2019, Carole David se laisse envahir par un sentiment mortuaire que la proximité des monuments commémoratifs, de la moindre pierre de mémoire, lui instille. Jointe par Le Devoir, elle précise qu’« au-delà des appâts destinés aux touristes, Rome est une ville palimpseste qui défie l’éternité. C’est presque une définition de l’écriture, non ? La ville est aussi un personnage. Dans ce cas-ci, elle a le visage des femmes disparues et réelles que j’ai croisées pendant mon séjour. » Malgré la connaissance antérieure qu’elle a de la ville, elle murmure : « Je demeure chaos / ma petitesse est sans bruit ».

Dans Le programme double de la femme tuée, elle est Romaine, elle parcourt la ville qui bruisse si fort dans ses pavés, à travers la mort qui sue aux carrefours sur tant de places marquées. La sensibilité de la poète est exacerbée par les rumeurs sous-jacentes, par l’Histoire qui se répercute au centre même la beauté implacable.

Dans un texte surprenant, elle convoque l’image de l’assassinat d’Aldo Moro, ancien président du Conseil des ministres d’Italie : « je pourrais affirmer que les pierres parlent / qu’elles portent en elles l’heure du décès. » Questionnée à ce propos, David précise que « la présence d’Aldo Moro est un corps étranger quand on pense à ceux des femmes au cœur de ce recueil. Je suis tombée par hasard sur son mémorial en cherchant la “rue des boutiques obscures”, celle du roman de Modiano. Un souvenir est remonté, celui de mon premier voyage à Rome durant les années de plomb hantées par les Brigades rouges. » Carole David se fraie un chemin de ronde autour de la mort évoquée d’une superbe manière, submergée par un sentiment rémanent qui sourd de la ville d’accueil.

« L’écriture, nous confie-t-elle, permet de faire revivre le passé en le confrontant au présent. La raison pour laquelle je m’accroche encore à la littérature. C’est une autre vérité qui surgit, un moment de révélation, une épiphanie. Cela dit, je ne suis pas nostalgique. Je convoque les événements comme moteurs de l’écriture. »Rome devient, comme elle l’écrit, « l’endroit de ma perte et de ma consolation / une antique cité ».

Femme, elle le sait, « ma peau […] après tout / appartient à la généalogie du silence ». Des décombres, c’est plus que Rome qui apparaît, ce sont des souvenirs de voyages, des livres lus, des histoires vraies aussi. Parmi bien d’autres : le féminicide de Santa Scorese perpétré dans Les Pouilles, Béatrice, la parricide, la peintre Artemisia, la tante de di Lampedusa, première victime d’un féminicide documenté en Italie, le corps décapité, sur la rive du lac d’Albano, d’Antonietta Longo. Chacune des huit remarquables parties du recueil est introduite par d’éclairantes citations ou des mises en situation précises qui guident la lecture. Ce recueil est d’une structure implacable, exemplairemême. Voilà un projet d’une très grande cohérence qui met en lumière une parole de résistance qui insiste sur le besoin de vivre malgré la mort.

Parler entre soi

 

L’urgence actuelle de communication chez les poètes s’affirme. Normand de Bellefeuille et Laurent Theillet nous ont offert un recueil à quatre mains (J’étais donc maintenant sur la terre, Le Noroît) dont Le Devoir a rendu compte récemment. Voici que Louise Dupré et Ouanessa Younsi font de même à partir d’une expérience amorcée par « Outre-langue », texte paru dans l’ouvrage collectif intitulé Ce qui existe entre nous. Dialogues poétiques (Les éditions du passage, 2018). Ainsi, Nous ne sommes pas des fées nous propose une correspondance poétique superbement écrite et parfaitement réussie, inscrivant une osmose prégnante de leur style et de leur voix en vers libres et en prose.

Rare adéquation qui ouvre l’intériorité vibrante de deux poètes stimulées l’une par l’autre, littéralement portées de texte en texte à mener plus loin la parole, à s’ouvrir sur un monde troublé. Louise Dupré introduit sa collaboration par ces mots : « C’est une ville fantôme, l’enfance », ce à quoi répond immédiatement Younsi : « Je la contemple, cette ville. »

D’une partie à l’autre, les poètes vont dans leur passé pour parvenir au sentiment venu en elles d’être mère et grand-mère, devant ces enfances inadéquates, mais riches de désirs. Deux femmes faites de ce qu’elles ont retenu, espéré, accompli. Ces trajectoires sont écrites au rythme d’un vibrato suscité par le bonheur ou la douleur, par le passé et le présent, par les joies fondues au cœur d’une réalité fuyante.

Dupré n’espère-t-elle pas, bellement, « la visite rassurante d’une femme et d’un enfant qui viennent ajouter un poème d’espoir à l’alphabet du monde » ? Quant à Younsi, parlant de son fils, elle « rêve qu’il puisse jouer jusqu’à la fin des mots ». Voilà un recueil à la gloire des mots, justement, un grand souffle de désir pour que ceux-ci aient encore en eux l’effervescence de la vie. Dupré le sait, et avoue : « Je voudrais voir les mots / prendre feu / dans mes mains // et l’on devient une grande / brûlée / du poème », alors que Younsi s’était préalablement demandé : « ai-je abandonné / l’enfant / à l’incendie » ?

Cette réussite formidable ne peut naître qu’entre des autrices qui se lisent, s’écoutent, portant leur propre dialogue intérieur vers l’autre, dans le risque de toute vérité crue.

S’affirmer

Yannick Renaud écrit son Présent avec des hoquets dans la langue, casse constamment le rythme, comme si les mots lui restaient dans la gorge, se bousculaient à la sortie. Mais se déploie pourtant une vision cassante et cassée du présent. Il faut dire aussi que ce n’est pas un livre à la lecture facile, il n’appelle justement pas à la facilité les lecteurs et les lectrices. Cette exigence préalable, il importe de la souligner dans le contexte où une certaine tendance à dire son quotidien sous une forme plus banale s’impose chez quelques poètes.

Ce n’est pas la démarche entreprise par Yannick Renaud, comme s’il restait fidèle à une conception plus radicale de la parole : « Colère gêne, blanchit les aspirants aux guerres saintes, on massacre le territoire, envisage brutalité, déflagre, pulvérise l’os qui s’élève entre soi et pensée. Un coup assené, on désole les musiques, exorcise la splendeur ordinaire, on expire. »

Poète discret, Yannick Renaud nous propose ici son quatrième recueil depuis 2005, mais chaque fois se dessine autour de cette prise de parole une méditation préalable, un besoin de ne pas étioler la pensée.

 

Cette idée reste frontale, radicale même, dans ses spasmes : « Sangs sur tous les fronts, croule l’avenir sous ses défauts. Les champs on paît, les cendres on mange, le cadavre on croque. Litanie se rapproche de piété, on rit, du courage détient un insoluble goût. » Ces touches de cendre et de syllabes, ce pointillisme lent, qui déploie à la fois la conscience et le songe, soutiennent ainsi une vision de la poésie qui parvient malgré ses hésitations apparentes à déployer le cœur mobile du regard.

 

Le programme double de la femme tuée

★★★★ 

Carole David, Les Herbes rouges, Montréal, 2022, 104 pages
 

Nous ne sommes pas des fées

★★★★

Louise Dupré et Ouanessa Younsi, Mémoire d’encrier, Montréal, 2022, 120 pages
 

Présent

★★★ ​1/2

Yannick Renaud, Les Herbes rouges, Montréal, 2022, 72 pages

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