À la vie, à la mort, trois histoires d’amitié au féminin

Sans pourtant se ressembler, trois romans récents nous plongent dans les hauts et les bas de l’amitié au féminin.
Claudio Giovannini Agence France-Presse Sans pourtant se ressembler, trois romans récents nous plongent dans les hauts et les bas de l’amitié au féminin.

Sans pourtant se ressembler, trois romans récents nous plongent dans les hauts et les bas de l’amitié au féminin. Un monde de beauté et d’apparences, d’intimité et de laideur, de découvertes, de serments et de questionnements existentiels.

En l’an 2000, Elisa et Beatrice font connaissance dans une petite ville de 35 000 habitants de la côte toscane, en Italie. Pendant quelques années, malgré leurs différences (« la diva et l’intello »), entre le béton et la plage, la mode, la musique, la littérature et les garçons, les deux adolescentes vont échafauder en commun leurs rêves d’avenir et se jurer une amitié inconditionnelle, avant de se perdre de vue brusquement.

Après 13 ans de silence, Elisa, la narratrice d’Une amitié, le cinquième titre de l’Italienne Silvia Avallone, tombe sur ses journaux d’adolescence et décide d’affronter le fantôme de cette amitié dévorante et de commencer à écrire le roman qu’elle a toujours voulu faire. À 33 ans, elle est chargée de cours à l’université, tandis que Beatrice, toujours dans une classe à part, est devenue une énorme vedette de la mode et du cinéma.

De Biella à la Riviera toscane et jusqu’à Bologne, hanté par le Mensonge et sortilège d’Elsa Morante, Une amitié prend la forme d’un roman d’apprentissage, traversé par quelques thèmes forts : la dictature des apparences, l’amitié exclusive et totalitaire, le chaos de l’adolescence.

Un peu comme elle l’avait fait avec D’acier (Liana Levi, 2012), Silvia Avallone se nourrit des rêves de beauté et d’évasion de deux jeunes femmes à cet âge crucial où se forme une personnalité. Une histoire d’illusions et de trahisons.

Amies pour la vie

 

Sur une île de l’archipel espagnol des Canaries, dans un petit village accroché à flanc de montagne, deux amies à peine sorties de l’enfance essaient de tromper leur ennui et leurs désirs naissants le temps d’un été caniculaire et élastique.

La narratrice sans nom de La sœur que j’ai toujours voulue, de l’Espagnole Andrea Abreu, envie son amie Isora, plus frondeuse. Elle qui a déjà ses règles, de petits seins et des poils entre les jambes, en plus de cette façon perçante et désinvolte de s’adresser aux adultes.

Dans une langue orale et crue, Andrea Abreu raconte au plus près l’éveil sensuel et un peu animal de ces deux gamines désœuvrées à l’aube de l’adolescence. Elles qui vivent au jour le jour comme deux petits chiots que rien ne devrait séparer, « pasque si y avait bien une chose que je savais c’était qu’Isora et moi on était faites comme sont faites les choses qui naissent pour vivre et mourir ensemble ».

Elles font tout ensemble et se « frottent », seules ou à deux, depuis qu’elles sont toutes petites. Leurs querelles suivies de bouderies se traduisent en gestes plutôt qu’en pleurs : « Je me frottais toute seule jusqu’à ce que le soleil se couche, jusqu’à faire trembler la maison, jusqu’à faire s’écrouler les parois des ravins et faire tomber les pins et les dragonniers, jusqu’à ce que les dragonniers crachent leur lait, jusqu’à faire tomber les nèfles et les ânesses. Je me frottais jusqu’à imaginer que le volcan se réveillait. »

Avec beauté et audace, Andrea Abreu restitue avec brio les fulgurances, les découvertes et les plages d’ennui de l’enfance. Là aussi, alors que guette la tragédie, c’est le sentiment de la perte qui force à raconter.

Émulation, saccadeset long silence

 

« Arrive un âge où on peut rire à un dîner et au matin se supprimer. » Après le suicide à 46 ans de son amie Adèle, Rachel, une écrivaine célèbre, fait à chaud le récit de leur amitié faite d’émulation, de saccades et de longues années de silence. Très tôt, celles qu’on avait surnommées à l’adolescence « les Tueuses » seront autant unies que séparées par un puissant esprit de compétition qui s’incarnera dans le « rêve bilingue » de Rachel : obtenir son bac maths-physique et avoir lu Proust (ici, on dirait « faire ses sciences pures »).

Adèle deviendra une mathématicienne de rang international, tandis que Rachel sera une spécialiste de Virginia Woolf et une romancière à succès qui raconte « toujours des histoires de scientifiques et de littéraires ». Le suicide de la première mettra brutalement fin à leur comparaison permanente, entraînant chez la seconde une onde de choc mêlée à la fois de stupeur et de soulagement — avec une pointe de culpabilité.

Née en 1966, la romancière française Nathalie Azoulai a reçu le prix Médicis pour Titus n’aimait pas Bérénice (P.O.L., 2015). Elle exécute avec La fille parfaite un exercice de mémoire bavard et cérébral.

Contrairement aux gamines ensauvagées qui s’incarnent dans La sœur que j’ai toujours voulue ou Une amitié, il n’y a rien de débordant chez les deux amies de La fille parfaite. « Notre amitié ne suintait pas. Il n’y avait dedans ni baisers ni étreintes, ni serments enflammés, ni larmes ni sangs mêlés. Rien de tout le fatras qu’on voyait parfois dans les films américains où les filles se pâment devant leurs liens épatants. »

Loin, bien loin des principes narratifs du « Show, don’t tell » (Montrez, ne racontez pas) chers à Tchekhov, Nathalie Azoulai ne fait que raconter à distance cette longue amitié interrompue. Si La fille parfaite porte une réflexion intéressante sur le rapport des filles à la science, le récit de la narratrice, où affleure bien peu d’émotion, demeure au bout du compte une tentative faible de comprendre le geste définitif de son amie. Un long récit qui donne aussi peu à voir qu’à éprouver.

Une amitié

★★★ ​1/2

Silvia Avallone, traduit de l’italien par François Brun, Liana Levi, Paris, 2022, 528 pages
 

La soeur que j’ai toujours voulue

★★★ ​1/2

Andrea Abreu, traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud, L’Observa-toire, Paris, 2022, 160 pages
 

La fille parfaite

★★★ 

Nathalie Azoulai, P.O.L., Paris, 2022, 320 pages

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