«Les filles d'Égalie»: le pouvoir de la langue

Même 45 ans après sa première publication, «Les filles d’Égalie», de Gerd Brantenberg, arrive à point à notre époque où le mode identitaire binaire est remis en question. 
Photo: Mimsy Moller Même 45 ans après sa première publication, «Les filles d’Égalie», de Gerd Brantenberg, arrive à point à notre époque où le mode identitaire binaire est remis en question. 

Imaginez un monde où les jeunes hommes doivent, à l’adolescence, se prémunir d’un soutien-verge et attendre patiemment au bal qu’une jeune fille daigne poser son regard sur eux. Un monde où des garçons qui rêvent de devenir marins ont l’obligation de rester à terre pour élever les enfants.

Ce monde, c’est l’Égalie, un pays que l’autrice norvégienne Gerd Brantenberg a inventé en 1977 dans son roman culte Les filles d’Égalie, finalement traduit en français aux Éditions Zulma.

Dans ce monde matriarcal, ce sont les femmes qui dominent, jusque dans la langue. Brantenberg a en effet habilement joué sur la langue pour inverser tous les cas où le masculin l’emporte, comme dans « Elle était une fois », par exemple. Le procédé a, mieux que tout autre, pour effet de débusquer l’ensemble des inégalités véhiculées dans une société issue du patriarcat traditionnel. Et elles sont nombreuses.

Mais la romancière est allée plus loin. Dans son livre, elle a systématiquement mis les femmes en situation de pouvoir, non comme une étrangeté, mais plutôt comme un fait acquis, comme ce fut le cas pour des générations d’hommes avant nous. On y traduit par exemple l’exclamation « Dieu ! » par « Déesse ! ».

Le jeune Pétronius

 

C’est ainsi que l’on fait la connaissance du jeune Pétronius, qui s’apprête à faire son entrée dans le monde au bal des débutants et qui rêve de se libérer « de sa condition d’homme-objet » et de devenir marine-pêcheuse. Ce n’est pas acquis. Il doit se battre pour obtenir une combinaison de plongée, même si celle-ci est typiquement dépourvue d’un soutien-verge. « Il y a tellement de professions qu’un jeune homme peut embrasser de nos jours. Qu’en est-elle de la coiffure ? Elle se passe tellement de choses au rayon de la barbe, qu’elle s’agisse d’ondulations ou de permanentes », dit un personnage du livre. En révolte contre sa condition, Pétronius écrit un livre masculiniste, intitulé Les fils de la démocratie, où il inverse de nouveau les rapports de force…

La langue comme moteur de la pensée

 

L’ouvrage, qui représente des défis considérables de traduction, a été merveilleusement adapté du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, qui a trouvé dans la langue française les ressources pour en livrer le suc. Une fois les nouveaux codes acceptés, soit ceux où le féminin l’emporte systématiquement, on comprend à quel point la langue est à la fois reflet et moteur de la pensée, et son impact sur la société.

Libérée des dogmes linguistiques hérités des générations passées, Gerd Brantenberg joue avec les stéréotypes, avec humour et intelligence. Et, même 45 ans après sa première publication en norvégien, Les filles d’Égalie arrive à point à notre époque où le mode identitaire binaire est remis en question.

Son traitement rigoureux montre à quel point les ressorts linguistiques nous paralysent ou nous délivrent, selon l’usage qu’on en fait. Il démontre aussi le travail de prise de conscience qu’il nous reste à faire pour humaniser (« fumaniser », écrirait Gerd Brantenberg) nos rapports au-delà des dominations, qu’elles soient féminines ou masculines. Brillant et jubilatoire.

 

Les filles d’Égalie

★★★★

Gerd Brantenberg, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Zulma, Paris, 2022, 380 pages

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