«Les trente inglorieuses»: l’envers du consensus

Jacques Rancière souligne qu’aujourd’hui, ce sont d’abord et avant tout les gouverne-ments qui misent sur  les sentiments anciens de  la peur de l’autre et  de l’insécurité.
Louis MONIER Gamma-Rapho Jacques Rancière souligne qu’aujourd’hui, ce sont d’abord et avant tout les gouverne-ments qui misent sur les sentiments anciens de la peur de l’autre et de l’insécurité.

Dans ce nouveau recueil composé de textes parus ces trente dernières années dans les journaux et dans divers médias en ligne, le philosophe français Jacques Rancière prend à revers les idées reçues sur le politique, révélant la structure foncièrement inégalitaire du modèle démocratique occidental. Le plus souvent courts et empreints d’un humour tranchant, ces textes prophétiques s’avèrent essentiels pour comprendre les événements politiques qui ont marqué les dernières décennies, à l’échelle de l’Occident comme à l’échelle locale. Le lecteur d’ici y trouvera notamment des outils pertinents pour réfléchir aux événements du Printemps érable, aux débats entourant la loi 21 ou encore au tout récent mouvement des convois de la liberté.

S’exprimant au sujet de révoltes marquantes telles celles d’Occupy Wall Street et des Gilets jaunes, Rancière affirme que la nature même du politique est « [d’altérer] l’ordre normal de la domination, c’est-à-dire la distribution établie des places, fonctions, identités et capacités ». Ainsi, pour le philosophe, le refus d’accorder quelque légitimité aux mouvements politiques qui dérogent aux formes habituelles, par exemple ceux qui sont sans leaders désignés ou qui portent des revendications qui ne s’articulent pas en stratégies à long terme, relève d’une pensée unique plus près du totalitarisme que de la véritable démocratie.

La division actuelle des sociétés démocratiques touche moins, pour Rancière, au choc des idées qu’au déni que tous, qualifiés ou non pour le faire, puissent exprimer des idées et tenir des discours qui leur sont propres. À rebours de ce qui est dit couramment sur la notion de peuple, tour à tour désigné comme barbare ou détenteur d’une vérité profonde niée par les élites, le philosophe affirme entre autres que « les théories complotistes et négationnistes relèvent d’une logique qui n’est pas réservée aux esprits simples et aux cerveaux malades. Leurs formes extrêmes témoignent de la part de déraison et de superstition présente au cœur de la forme de rationalité dominante dans nos sociétés et dans les modes de pensée qui en interprètent le fonctionnement ».

Ainsi, l’archaïsme conféré aux partisans de ces théories constitue plutôt, pour lui, l’envers de la pensée dite avancée. Poursuivant dans cette veine, Rancière souligne qu’aujourd’hui, ce sont d’abord et avant tout les gouvernements qui misent sur les sentiments anciens de la peur de l’autre et de l’insécurité.

Dans son analyse de la mise en place de lois éminemment racistes par les différents gouvernements français depuis la fin du siècle dernier, il souligne que, faute d’exercer leur contrôle sur les enjeux qu’elles ont abandonnés aux marchés, c’est sur les questions d’identité que ce sont rabattues les classes dirigeantes. À gauche comme à droite, les partis se sont employés à promulguer des lois visant à juguler en même temps qu’à attiser l’insécurité justifiant leur pouvoir et l’intervention étatique. Face à ce consensus, il importe pour Rancière que continue de s’exprimer, à travers les mouvements de révolte, le désir de communauté.

Les trente inglorieuses

★★★★

Jacques Rancière, La Fabrique, Paris, 2022, 228 pages

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