Sur le fil avec Mélikah Abdelmoumen

Dans son livre, Mélikah Abdelmoumen se sert de l’amitié entre le petit-fils d’un esclave et le petit-fils d’un esclavagiste pour faire valoir la nécessité du dialogue.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Dans son livre, Mélikah Abdelmoumen se sert de l’amitié entre le petit-fils d’un esclave et le petit-fils d’un esclavagiste pour faire valoir la nécessité du dialogue.

Dans Baldwin, Styron et moi, l’autrice originaire du Saguenay Mélikah Abdelmoumen fait circuler le lecteur entre les lieux et les époques, mêlant le récit de son parcours personnel et celui de la découverte de l’œuvre et de l’amitié des écrivains James Baldwin et William Styron. Le premier est afro-américain et petit-fils d’esclave, et le second, Blanc du Sud et petit-fils de propriétaire d’esclaves. Se faisant dialoguiste, l’autrice imagine les échanges des deux amis et fait même s’entretenir Baldwin avec les personnages de ses propres livres… « J’espérais ainsi rendre cette relation vivante comme je la vois pour la faire connaître à d’autres, dit-elle. Avec les éléments dont il dispose, le lecteur est libre de s’identifier à cette histoire d’amitié ou encore de s’opposer à la perspective que je propose. Les livres invitent au dialogue : pour paraphraser Baldwin, on est seuls jusqu’au moment où on ouvre un livre. »

Bien que rédigé par Abdelmoumen, Baldwin, Styron et moi, porte une parole collective. Tissé des doutes et des questionnements d’intervenants dont la contribution est dûment célébrée à la fin de l’ouvrage, il s’est enrichi des discussions et des collaborations qui ont marqué chaque étape de sa gestation de sept années : des rencontres du book club lyonnais par l’entremise desquelles l’autrice s’est familiarisée avec l’œuvre de James Baldwin jusqu’à la présentation d’un spectacle théâtral dans le cadre du Festival international de la littérature (FIL), en passant par une résidence à la Librairie du Square. « Le libraire Jonathan Vartabédian et moi invitions à débattre devant public des écrivains dont nous savions qu’ils ne partageaient pas les mêmes points de vue. Nous étions très attachés à l’idée du dialogue », relate l’autrice.

Décentrer le regard

 

« D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours éprouvé de la suspicion face aux enjeux dont tout le monde s’empare au même moment pour s’en énerver de la même façon, avec les mêmes mots. La littérature m’a donné les outils pour creuser ce sentiment », affirme celle qui a vécu douze années en France, entre 2005 et 2017. Dans l’amitié irréductiblement complexe de Baldwin et Styron, Mélikah Abdelmoumen voit une clé pour comprendre les crispations identitaires qui caractérisent le monde d’aujourd’hui.

Pour la romancière et essayiste, il importe de replacer les idées et les propos dans le contexte qui les a vus naître pour se rappeler « qu’on est loin d’avoir inventé l’eau chaude ou le bouton à quatre trous. Mon père, élevé à la française en Tunisie, d’abord immigré en France puis au Québec avant de retourner vivre dans l’Hexagone, m’a appris l’importance de décentrer le regard, dans l’espace et dans le temps ».

À ce titre, il est bon de rappeler que la notion d’appropriation culturelle n’est pas née avec les controverses autour des spectacles SLĀV et Kanata, de Robert Lepage, puisque c’est précisément ce que s’est vu reprocher William Styron en 1968 pour avoir écrit le roman Les confessions de Nat Turner. Encouragé en ce sens par son ami James Baldwin, Styron s’est adonné à un exercice radical d’empathie en s’imaginant à la place de l’autre, une démarche jugée essentielle par les deux artistes pour qu’advienne la reconnaissance du caractère commun et partagé de la douloureuse l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. « Cette idée de l’empathie est encore chaudement débattue de nos jours », note par ailleurs Mélikah Abdelmoumen.

Écrit à la première personne, Les confessions de Nat Turner propose une version romancée de l’histoire d’un esclave bien réel ayant fomenté une révolte en 1831 en Virginie, non loin du lieu de naissance de Styron. Bien que soutenu par Baldwin, le romancier se retrouvera au cœur d’une polémique majeure, dont la parution de l’ouvrage critique William Styron’s Nat Turner: Ten Black Writers Respond constitue certainement un temps fort.

L’art du débat

De ses années passées en France, Mélikah Abdelmoumen retient le caractère formateur de soirées « enflammées » où étaient échangées des idées opposées sans que soient déconsidérés les tenants de tel ou tel camp et sans l’injonction de devoir en choisir un au bout du compte. Se peut-il que plusieurs personnes puissent avoir également raison sans pour autant s’entendre ?

Le choc des idées ne sert pas à donner bonne conscience, mais bien à faire réfléchir

« L’histoire de ma découverte de Baldwin et Styron est à l’image de ces soirées. Je les trouvais tous deux extraordinaires et puis sont arrivés les Ten Black Writers, qui ont ébranlé l’idée que je me faisais de figures qui avaient souhaité changer le monde et qui avaient certainement changé le mien. À la lecture de leur livre, je me suis dit : mince, je comprends comme ils se sentent, et eux aussi ont raison. Le choc des idées ne sert pas à donner bonne conscience, mais bien à faire réfléchir. Malheureusement, on fait trop souvent l’amalgame voulant qu’une critique positive est “gentille” et qu’une critique négative est “méchante” ».

Vis-à-vis des mesures prises par les institutions publiques ces dernières années afin de favoriser la participation de ceux et celles qui, comme elle, correspondent aux définitions officielles de la « diversité », Mélikah Abdelmoumen se montre critique, sans pour autant nier la pertinence de ces mécanismes et les résultats obtenus. « On utilise des catégories qui essentialisent les gens et réduisent la complexité des parcours », souligne la native de La Baie. « Ce qui m’exaspère, c’est lorsqu’on me dit comment je devrais me sentir en tant que porteuse d’identités culturelles plurielles. D’un côté, on me laisse entendre que je ne devrais pas critiquer les initiatives inclusives sous prétexte qu’elles relèvent de la bienveillance des institutions à mon égard, alors que, de l’autre, ces doutes me valent d’être accusée de trahir la cause de l’antiracisme. » Comme les figures chéries de Baldwin et Styron, Mélikah Abdelmoumen choisit toutefois de demeurer sur le fil, « dans un éternel et salvateur ébranlement ».

Le choc des idées ne sert pas à donner bonne conscience, mais bien à faire réfléchir

Baldwin, Styron et moi

Mélikah Abdelmoumen, Mémoire d’encrier, Montréal, 2022, 192 pages.



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