Entretien - Paul-Marie Lapointe devant l'espace utopique de la parole

Scrutant sa seconde rétrospective aux Éditions de l'Hexagone, le poète Paul-Marie Lapointe retrouve non pas la stabilité d'un monument mais toute la fragilité d'un langage personnel. L'Espace de vivre est en fait un inventaire profus, où l'observation de l'art et des humains donne naissance à un regard joueur, mais aussi très inquiet devant la marche des sociétés.

S'il est un poète qui nous interdise de séparer la forme du contenu, l'expérience du monde et celle du langage, c'est bien Paul-Marie Lapointe. Emprunté à Novalis, le titre de sa rétrospective de 1971 — Le Réel absolu — pouvait suggérer cette réconciliation de perspectives où la poésie, humanité de l'homme, se voit accorder un rôle de fondation autant que de suspicion.

Fraîchement arrivé de Saint-Félicien à la fin des années 1940, le jeune Lapointe fut littéralement parrainé par Claude Gauvreau, qui accueillera le manuscrit du Vierge incendié comme un exemple de liberté créatrice. Illustré par Pierre Gauvreau, le recueil de l'adolescent sera publié peu après le manifeste Refus global et chez le même éditeur éphémère, Mythra-mythe. Puis, après une douzaine d'années de silence, le surréalisme juvénile du Vierge évoluera à travers un humanisme conséquent, où la libération des mots et celle des hommes deviendront indissociables. C'est alors le lyrisme majestueux de Choix de poèmes puis de Pour les âmes, où la parodie du discours religieux n'est pas sans révéler le désir d'une liaison moderne entre l'esthétique et le sacré.

Une deuxième rétrospective vient maintenant rassembler les états plus récents de cette écriture, soit la période allant de Tableaux de l'amoureuse (1974) jusqu'à Espèces fragiles (2002). Bien qu'il ait laissé le soin à Gilles Cyr de bâtir cette somme, Lapointe y entrevoit l'occasion de ressaisir l'unité souterraine de plusieurs décennies d'écriture: «"L'espace de vivre" est un vers du dernier recueil que j'ai publié. Je trouve que ça coiffe assez bien l'ensemble de mes poèmes, qui ont trait à la vie quotidienne, la vie en soi, la vie contre la mort quoi... Je ne vois pas tellement de différences entre les périodes couvertes par les deux rétrospectives, sinon que mon approche est peut-être devenue plus philosophique avec le temps. Le côté plus obscur et plus complexe des choses est supplanté par l'espace de vivre, qui est la poésie.»

En deçà de cette solidarité qui unit ses recueils, L'Espace de vivre possède tout de même des constantes propres. Dans tous les livres qui le composent, on remarque entre autres une dimension empirique, sinon expérimentale: des tableaux, des sculptures, des expositions, l'oeuvre de René Crevel et une série de voyages mexicains servent en effet de déclencheurs aux différents recueils, ce qui diffère quelque peu de la parole démiurgique et souveraine de la première rétrospective. Alors que tous les recueils sont repris intégralement, le grand laboratoire d'Écritures, dont les deux volumes totalisaient plusieurs centaines de pages, est ici représenté sous formes d'extraits. «Je les ai sélectionnés selon un principe de variété, explique l'auteur, car ça empruntait plusieurs tangentes. Écritures, en gros, c'était une exploration dans ce que le poème a de plus obscur, mais à partir de mots très concrets. Ce sont les mots qui parlent, dans toutes sortes de positions.»

Cette rétrospective offre également une première publication en tirage ouvert des livres d'artistes de Lapointe, soit Bouche rouge et Tombeau de René Crevel. Quelques textes marquants publiés dans des revues apparaissent aussi, tel ce Nô télévisé ou encore un poème pour Roland Giguère à l'occasion d'un numéro spécial de La Barre du jour.

Bien qu'il reconnaisse des changements de cap dans sa production récente, Paul-Marie Lapointe insiste davantage sur l'homogénéité entre ses oeuvres: «Je pense que dans l'ensemble de mes poèmes il y a un cheminement unique, lequel tient compte de l'âge, du monde dans lequel on vit, de ma perception. C'est difficile pour moi de catégoriser les différentes étapes de tout ça. Le ton varie, s'approfondit, puis il apparaît certainement une forme d'humour dans Le Sacre. Il s'agit de parvenir aussi à rigoler un peu devant le sérieux criminel des gens qui nous dirigent, pour dire que le monde, ce n'est pas que ça, c'est aussi des millions de personnes qui réussissent à se lever le matin et à se trouver des raisons de vivre.»

On reconnaît là cette préoccupation pour les «petits hommes», qui peuplent tant de poèmes de Lapointe, de même que l'inquiétude fraternelle qui traverse la plupart de ses productions. Habité par un sentiment certain de catastrophe, l'homme est cependant d'avis que, pour un jeune poète d'aujourd'hui, il est moins difficile qu'en 1948 de bousculer le langage. «Oui, je pense que c'est plus facile, parce qu'il existe, dans différentes formes d'art, plusieurs voies d'avant-garde et un dynamisme qui ne nécessitent pas le même genre de table rase qu'à l'époque du Vierge incendié.»

Tout se passe comme si la fibre révolutionnaire des deux derniers siècles avait balayé jusqu'à la possibilité d'une habitation du monde. Assistant au spectacle d'un cynisme omnipotent sous les apparences que déploie l'actualité, celui qui mettait jadis le feu aux poudres entrevoit maintenant chaque matin comme l'objet d'une conquête plus valable que toutes les subversions d'un jour: «La difficulté de vivre dans le monde actuel nous paralyse parfois, ce qu'il faut combattre. Il y a des millions de personnes intéressées par le fait qu'il y ait du soleil le matin et que les enfants rient et jouent. Il faut passer par-dessus ces périodes-là, continuer à vivre, sinon c'est la catastrophe. Je pense que la poésie est thérapeutique pour celui qui l'écrit, et ça peut aussi servir aux autres, même si on croit parfois que ça touche bien peu de gens. La poésie enseigne à vivre vraiment, à savoir vivre sur terre sans se mettre du côté des gens qui détruisent tout.»

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L'Espace de vivre

Paul-Marie Lapointe

L'Hexagone

Montréal, 2004, 648 pages

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Paul-Marie Lapointe en quelques dates
- 1929. Naissance à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean.
- 1948. Grâce à Claude Gauvreau, il publie Le Vierge incendié, dans la foulée du manifeste Refus global.
- 1950. Il devient journaliste à L'Événement après avoir travaillé à la Banque Nationale de Saint-Félicien.
- 1959. Il participe au lancement de la revue Liberté.
- 1954-1961. Journaliste à La Presse, il abandonne ce poste pour participer, comme directeur de l'information, à la fondation du Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon.
- 1964. Il apparaît dans Un chat dans le sac, le film aux accents révolutionnaires de Gilles Groulx.
- 1965. Parution de Pour les âmes.
- 1964-1969. Rédacteur en chef du magazine Maclean, ancêtre de L'Actualité. Il occupe par la suite diverses fonctions de direction à Radio-Canada jusqu'à sa retraite.
- 1971. Prix Athanase-David, plus haute distinction littéraire remise par le gouvernement du Québec, et prix du Gouverneur général du Canada pour son recueil Le Réel absolu.
- 1987. Parution d'un choix de textes dans la prestigieuse collection «Poète d'aujourd'hui» chez Seghers.
- 1998. Prix de la francophonie Leopold Sedar Senghor.
- 1999. Au Salon du livre de Montréal, il reçoit le prix Gilles Corbeil pour l'ensemble de son oeuvre, accompagné d'une bourse de 100 000 $.
- 2001. Doctorat honoris causa de l'Université de Montréal.