«Que sommes-nous?»: les arts et les sciences pour mieux nous comprendre

Siri Hustvedt consacre  des pages lumineuses à la démystification du processus créatif, détaillant les interactions de la mémoire et de l’imagination.
Arnaud Meyer Siri Hustvedt consacre des pages lumineuses à la démystification du processus créatif, détaillant les interactions de la mémoire et de l’imagination.

Partie de l’exploration de sa propre condition neurologique — elle est synesthète —, la romancière et universitaire américaine Siri Hustvedt poursuit dans Que sommes-nous ? Essais sur la condition humaine la démarche d’élucidation des liens entretenus par le corps et l’esprit amorcée au tournant de la décennie précédente avec l’essai La femme qui tremble. Une histoire de mes nerfs.

Témoignant de la renversante érudition de son autrice, Que sommes-nous ? réunit des textes parus précédemment dans diverses revues scientifiques et ouvrages collectifs ainsi que des allocutions savantes. Extrêmement riche, l’ouvrage demeure toutefois difficilement accessible au néophyte en raison de l’origine spécialisée de ses chapitres.

Convoquant dans un vertigineux dialogue la philosophie, la psychologie, la linguistique, les neurosciences, l’histoire de la médecine, l’histoire de l’art et la littérature, Siri Hustvedt apporte des réponses plurielles à des questions telles que celles-ci : les émotions vécues par le biais de la fiction sont-elles de même nature que celles ressenties dans la vie réelle, quel rôle joue le récit personnel dans la maladie ?

Les éclairages multiples jetés par l’intellectuelle sur ces réalités contribuent à l’édification du savoir autant qu’à l’amélioration des soins. À cet égard, Siri Hustvedt prend parti en traquant dans la pratique médicale les traces du dualisme du corps et de l’esprit hérité de la pensée cartésienne. Or, démontre Hustvedt, non seulement le corps et l’esprit sont biologiquement indissociables, mais l’émotion est constitutive de la réflexion.

Commentant l’évolution de la compréhension de l’hystérie, elle résume : « [Celle-ci] nécessitera une tout autre approche de cette réalité qu’est l’esprit-cerveau […]. C’est le corps qui porte la signification, à la fois ressentie et symbolisée. Nos cerveaux sont dans ces corps, faits par d’autres corps dans le monde. Nous sommes des créatures intersubjectives, avant même la naissance. Le langage que nous partageons est un langage des gestes communicables du corps […] »

L’emploi profus de termes médicaux spécialisés et l’absence d’explication des concepts évoqués rendent cependant la lecture ardue. Un bref exposé de l’anatomie du cerveau et un résumé succinct des idées maîtresses de la philosophie de Maurice Merleau-Ponty, sur laquelle s’appuie largement la réflexion de l’autrice, auraient par exemple facilité la compréhension.

Cela dit, nul n’est tenu de faire de la pédagogie et « […] l’inflexible volonté [de Siri Hustvedt] de [se] rendre maîtresse de toute idée croisant [son] chemin » invite le lecteur à consentir des efforts qui s’avéreront largement rétribués. Ainsi, Siri Hustvedt consacre des pages lumineuses à la démystification du processus créatif, détaillant les interactions de la mémoire et de l’imagination. Dans ces passages, l’écriture se fait plus fluide, exemplifiant la capacité, maintes fois décrite dans l’ouvrage, du langage à mobiliser l’être dans sa globalité et à faire résonner en sympathie le corps et l’esprit.

Que sommes-nous ?

★★★★ 1/2

Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Frédéric Joly, Actes Sud/Leméac, Arles/Montréal, 2021-2022, 336 pages

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