«Notre sélection poésie de février 2022»: la radio, la terre et la forêt

Parler vrai. Avec Élise Turcotte, Jean-Paul Daoust, Normand de Bellefeuille et Laurent Theillet.
Photo: iStock Parler vrai. Avec Élise Turcotte, Jean-Paul Daoust, Normand de Bellefeuille et Laurent Theillet.

Savoir vivre

S’il nous venait à l’esprit de proposer les Odes radiophoniques de Jean-Paul Daoust comme de la poésie de circonstance, il faudrait bien s’aviser que c’est avec la conviction de sa haute tenue. Donc, rien de négatif pour le poète dans le fait de soumettre sa poésie aux aléas du quotidien, aux heurs et malheurs du tout-venant. La charge émotive que véhiculent ces poèmes a le souci du destinataire. En l’occurrence, les auditeurs et auditrices d’une chaîne radio.

L’éditeur indique que Jean-Paul Daoust a une « plume ravissante ». Je ne suis pas certain que ce soit vraiment élogieux, mais a beau ressentir ce qu’il veut celui ou celle qui entre dans ces textes le cœur ouvert, l’esprit libre.

Il est préférable de se référer au très beau poème de présentation retenu par l’auteur : « J’ai survécu à l’apocalypse de l’enfance / En me construisant une arche bleue / Faite de mots et de silence / Que la poésie gouverne / Sur la mer démontée du chaos / Peuplée de sirènes voraces / Je vous emmène donc avec moi / Dans ce bazar d’images / Digne de tous les souks. »

L’immense tristesse sous-jacente qui induit ces odes s’impose, ravivant l’alcool salvateur, la moindre gentillesse distillée au fil des rencontres, à l’affût du moindre témoignage d’affection.

« Le corps ce fabuleux radar / À capter les possibilités inouïes de vivre » tend sa parole en témoignage de cette effervescence des sensations. Jusqu’à l’angoisse parfois : « Dépression / Ce mot qui nous dénude / Ce 911 qui ne répond pas / Qu’y a-t-il dans ce mot-là qui se cache ? / Toute une enfance ? / Un deuil ? / Et quoi encore ? »

En fait, la question fondamentale de cette œuvre tient en seul vers : « Le réel existe-t-il davantage quand il est écrit ? » À tout le moins, il est possible d’en exorciser les méfaits, comme dans l’« Ode pu capable ! » soutenant le cri d’impatience devant les aiguilles de la COVID, devant l’obsession que les images de la maladie propulsent dans l’âme. Ici se trouve le vrai sens des choses, ce qui ne s’embarrasse pas de formules, qui ne cherche qu’à replacer le regard dans le sens d’une certaine vérité humaine.

Vivre à deux

En ouvrant le livre, on craint un peu que l’immense œuvre de Normand de Bellefeuille n’obombre les textes de Laurent Theillet, qu’il y ait là préjudice. Et puis, formidable rencontre, les textes du second tiennent parfaitement la route, soutiennent le ton profond et grave du projet. Nous sommes en présence d’une œuvre binaire parfaitement équilibrée, ce qui est à la fois rare et heureux.

Deux hommes regardent leur vie, conviés à la lucidité la plus exacte, aussi cruelle qu’incertaine. Ce qui est en jeu, ce sont « nos deux corps / nos hautes poussières », comme le dit si bellement Theillet. Bellefeuille considère que « ce livre / à sa manière / est un herbier drapé / en quelques phrases / de pure déroute ».

« J’ai appris récemment / que le poème / c’est penser à côté // le poème c’est savoir / enfin / rendre la nuit / à la nuit // car finalement / on ne peut que résister / et vieillir / longtemps », précise encore Bellefeuille. Ce n’est pas rien que ces hommes se penchent maintenant sur la fin progressive du temps qui lui est imparti.

Bellefeuille décrit ainsi sa quête : « je voudrais un poème / qui soit le cri parfois / et / qui contienne toute la nuit », alors que Theillet lui rétorque : « Tout prendre / en soi / comme une mer / le dedans / le dehors / flux et reflux. » En page de gauche, les textes de Bellefeuille, sur la droite, ceux de Theillet.

Livre faste dont on aimerait citer et citer encore les textes tant la réussite de cet échange amical et pertinent en regard de ce que peut être une œuvre personnelle est grande. « Car il arrive / que même le silence / hurle / et on nomme cela / un peu légèrement sans doute / poème » (N. de B.), alors qu’en vis-à-vis : « Vivre se trouvetoujours / un peu / au-dessus du poème // écrire / c’est se tenir / tout juste / en dessous de la vie » (L.T.) Aucun des deux auteurs ne renonce à son style propre, à sa voix brisée, écorchée, espérante obstinément.

Vivre en retour

 

Dans son nouveau recueil, Élise Turcotte ne nous épargne pas la thématique des saisons, non plus qu’elle ne nous épargne les poèmes-listes de ses « je me souviens ». Habiter le livre, c’est amasser les scories du passé, semble-t-elle vouloir nous dire, dans l’imprécision de ce qu’on peut sauver de l’obsolescence.

Disons que le nouveau recueil d’Élise Turcotte n’est pas son plus clair, son plus accessible. On dirait que l’idée du recueil, à savoir sauver ce qu’on peut de ce qui s’immole dans le temps qui passe, lui a imposé de complexifier un peu les choses pour rendre en profondeur l’état de désarroi dont le livre veut témoigner.

Le brouillage peut aussi atteindre l’intime, comme dans son poème « Moi aussi » : « Mon passé recroquevillé / dans la forme du loup / sur mon balcon. / Loup vaillante louve. / Au théâtre, j’étais l’autre, et j’étais deux, et cinq, / et phrases. Celle qui écrase de ses mains folles / le grand corps qui nous blesse. » Ça reste beau, superbement écrit, mais cela fuit, à n’en pas douter. Tout comme le début du poème suivant : « Le 6 novembre, un lundi, / l’agile comète s’éteint / par les joues. » Il faut bien avouer parfois notre perplexité devant certaines propositions poétiques.

Là encore, si Élise Turcotte nous met au défi ponctuellement au cœur de certains de ses poèmes, il faut retenir que c’est la globalité du recueil qui est formidable. Le propos réussit à témoigner de cette confusion qui gagne l’âme quand on sent que tout se désagrège, ou que tout renaît avec l’image éculée du printemps.

Ce sont aussi parfois des textes percutants qui atteignent à l’essentiel : « J’avais l’espoir qu’au réveil / l’enfant disparu / secouerait la neige autour de lui. / Je lis le journal, une autre / fusillade. / Je lis le journal, 300 noyés. […] j’entends les sirènes. / L’année sera feu, / sera glace, cercueil. / À mon retour. » À côté de cela, on s’interroge sur la pertinence des confidences qui semblent détonner : « À trois heures de l’après-midi, / j’ai déjà appliqué sur mon visage / ma crème de nuit. »

Pourtant, c’est à travers la forte impression de cet espoir mêlé de désespoir que se crée en nous la révélation de ce recueil. C’est le souffle infiniment talentueux de la poète qui réussit à le propulser vers des hauteurs implacables.

 

 

Odes radiophoniques VI

★★★★ 

Jean-Paul Daoust, Poètes de brousse, Montréal, 2022, 216 pages
 

J’étais donc maintenant sur la terre

★★★★ 

Normand de Bellefeuille et Laurent Theillet, avec des photographies de Laurent Theillet, présentation d’Anne Canarelli, Le Noroît, Montréal, 2022, 288 pages
 

À mon retour

★★★★ 

Élise Turcotte, Le Noroît, Montréal, 2022, 112 pages

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