Tony Valente, le mangaka de Montréal

Au bout du Plateau-Mont-Royal, entre le chemin de fer et la rue Laurier, dessine chez lui, sans relâche, le mangaka Tony Valente.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Au bout du Plateau-Mont-Royal, entre le chemin de fer et la rue Laurier, dessine chez lui, sans relâche, le mangaka Tony Valente.

C’est un secret connu de quelques grands lecteurs de mangas : au bout du Plateau-Mont-Royal, à l’ombre des cheminées des incinérateurs, entre le chemin de fer et la rue Laurier, dessine chez lui, sans relâche, le mangaka Tony Valente. À Montréal depuis 2010, c’est ici que le père du jeune sorcier Seth a créé le personnage de sa série à grand succès Radiant. Une série devenue en 2018 — retour aux origines… — un anime au petit écran japonais. Récit de la quête initiatique d’un bédéiste.

« On a un auteur de mangas au Québec, extrêmement connu », souligne Amélie Jean-Louis, de la librairie O-Taku. « Il est même publié au Japon… » C’est bien, ce qu’il fait ? demande-t-on à la spécialiste. « Ah oui ! C’est ce que je recommande aux adolescents qui commencent le manga. C’est un shônen qui reprend la trame classique des Naruto, Dragon Ball et One Piece : on a un héros qui a un handicap. Ici, c’est un sorcier qui ne sait pas bien utiliser ses pouvoirs, mais qui, grâce à ses autres qualités, va pouvoir mener sa quête. Il y a de l’aventure, de la magie, de l’humour… Tony Valente, c’est une superstar ! »

Une superstar ? Quand on l’attrape au téléphone, M. Valente est tout ce qu’il y a de plus généreux et modeste, et aussi heureux, vraiment, du succès de son Radiant. « Les ventes restent petites, pour le Japon, en comparaison aux autres gros titres du manga. Je ne suis pas publié dans un magazine, là-bas, c’est une énorme vitrine en moins. On est deux, en manga français, [avec Reno Lemaire et son Dreamland, depuis 2006,] à avoir des séries qui se sont imposées et qui arrivent à concurrencer certains mangas japonais. »

Car en France, le manga est depuis quelques décennies un phénomène éditorial à part entière, qui commence à déferler au Québec. Tony Valente, lui, a commencé en « bédé classique, voilà 20 ans, aux éditions Delcourt, très installées. J’étais pas scénariste au départ ».

Pauvre et méconnu

 

C’est avec l’auteur Raphaël Drommelschlager qu’il fait sa première série, Les 4 princes de Ganahan (2004 à 2007). Il se met aussi aux textes pour les trois tomes d’Hana Attori (Soleil Productions), puis revient aux seuls dessins pour S.P.E.E.D. Angels (Soleil Productions). « C’était de pis en pis sur le plan des ventes pour moi », lâche l’artiste.

« S.P.E.E.D. Angels, quand c’est sorti, c’était la catastrophe, de minuscules ventes en librairie. Je fais des bédés pour être lu. Je gagnais très, très peu d’argent, mais j’ai grandi pauvre, ça changeait pas la donne. Mais ne pas avoir d’argent et être ignoré, ça, c’était plus difficile. Que ça intéresse extrêmement peu de monde, ça jouait énormément sur mon moral et sur mon envie de continuer. »

Photo: Tony Valente Une planche du manga «Radiant», tome 15

« J’ai fait Radiant, poursuit Tony Valente, juste pour mon plaisir, avant de quitter l’industrie, parce que ça devenait trop dur. » Fan de mangas depuis l’enfance, il a découvert le genre par le petit écran. Par les animes diffusés au Club Dorothée, une émission qui marquera quelques générations d’enfants — et qui explique peut-être la mégapopularité du manga dans l’Hexagone.

Coller aux codes

 

« Moi, c’était vraiment Dragon Ball. Et Ranma ½, que je trouve encore génialissime ! C’est l’histoire d’un garçon qui devient une fille chaque fois qu’il reçoit de l’eau sur la tête », créée par Rumika Takahashi, Grand Prix d’Angoulême 2019. Pour Radiant, presque son projet d’adieu à la bédé, Tony Valente s’inspire de ces piliers et des classiques : il se donne comme défi de suivre aussi près que possible les codes du manga traditionnel.

Le tome 1 paraît en 2013, et rebelote : le livre ne trouve que quelques lecteurs. Qui seront plus nombreux au tome 2. Et beaucoup plus nombreux au tome 3. « Jusqu’à aujourd’hui, en fait, chaque sortie de Radiant est plus importante que la précédente », précise l’ex-bédéiste. La publication au Japon, et surtout l’anime, né en 2018, entraînent des traductions un peu partout, au point où l’auteur même ne sait pas combien d’exemplaires, tous tomes confondus, il a pu vendre.

« J’ai demandé les chiffres il y a deux ans. C’est compliqué. Il y a beaucoup de maillons dans la chaîne, des dizaines d’éditeurs étrangers impliqués, car ça sort sur tous les continents, dans plusieurs pays en même temps. » Il sait avoir vendu plusieurs centaines de milliers d’exemplaires en France, et au moins autant dans le reste du monde. « Mais à quel point ? » se demande lui-même le mangaka.

De la bédé au manga, ce qui frappe Tony Valente, c’est à quel point le format et la forme changent… tout. Autant dans la création qu’à la lecture. « Je sors deux tomes par année, de 180 pages au lieu de 48 en bédé classique. Juste ce rendez-vous avec le jeune lecteur, qui revient si souvent, change beaucoup la donne. C’est vraiment plus rapide. »

La lassitude du marathonien

 

Il qualifie le rythme de production de « marathon qu’il faut faire à la vitesse d’un sprint… C’est très excitant de voir presque en temps réel l’histoire avancer. Quand je faisais de la bédé, j’avais l’impression de travailler dur, mais c’était les vacances toute l’année ! » dit celui qui fait, dans ses livres, tout tout seul. De plus, en manga, « on a de l’espace, plus de pages pour développer les personnages en profondeur ».

L’utilisation du noir et blanc est aussi un énorme changement. « Ça laisse une plus grande part d’interprétation, le lecteur doit combler beaucoup d’espace. Souvent, comme on doit aller vite, on développe un esprit de synthèse pour raconter les cheveux, les visages, les expressions, on passe plus de temps à faire de gros plans sur les yeux : il faut vite que l’on comprenne les émotions des personnages. Et la couleur ne vient pas nous aider. »

Son prochain rêve ? « L’ambition, c’est déjà d’arriver à terminer la série comme il faut. Il y a quelques années, je voyais bien entre 30 et 40 volumes. » Dans deux ans, il signera le tome 20, et envisager la fin lui semble soudainement moins simple. « Avec la pandémie, ça fait deux ans que je n’ai pas pu aller rencontrer les lecteurs. Ça joue beaucoup sur mon moteur pour travailler. Entre 20 et 30 tomes, j’imagine que c’est raisonnable… » À suivre, donc…

Avec Amélie Gaudreau

À voir en vidéo