Abdulrazak Gurnah, variations sur l’exil

Spécialiste des études postcoloniales à l’Université du Kent, à Canterbury, aujourd’hui à la retraite, Abdulrazak Gurnah s’est intéressé à des écrivains comme Wole Soyinka, Salman Rushdie ou encore Conrad. Son œuvre à lui, depuis «Memory of Departure», résonne elle aussi d’exils et de mémoire.
Photo: Mark Pringle Spécialiste des études postcoloniales à l’Université du Kent, à Canterbury, aujourd’hui à la retraite, Abdulrazak Gurnah s’est intéressé à des écrivains comme Wole Soyinka, Salman Rushdie ou encore Conrad. Son œuvre à lui, depuis «Memory of Departure», résonne elle aussi d’exils et de mémoire.

En lui décernant le prix Nobel de littérature à l’automne 2021 pour les dix romans qu’il a publiés depuis 1987, l’Académie suédoise souhaitait récompenser une œuvre qui explore de manière « empathique et sans compromis les effets du colonialisme et le sort des réfugiés pris entre cultures et continents ».

Né dans le sultanat de Zanzibar en 1948, un archipel de l’océan Indien aujourd’hui rattaché à la Tanzanie, Abdulrazak Gurnah, issu d’une famille d’Arabes venus du Yémen à Zanzibar au XIXe siècle, a été forcé de quitter son île à l’âge de dix-huit ans pour émigrer au Royaume-Uni.

Le brasse-camarade qui a suivi la fin du protectorat britannique à Zanzibar a entraîné, à partir de 1964, une série de persécutions à l’endroit des citoyens d’origine arabe et indienne.

Devenu spécialiste des études postcoloniales à l’Université du Kent, à Canterbury, aujourd’hui à la retraite, Abdulrazak Gurnah s’est intéressé à des écrivains comme Wole Soyinka, Salman Rushdie ou encore Conrad.

Son œuvre à lui, depuis Memory of Departure, résonne elle aussi d’exils et de mémoire.

Entre tradition et colonialisme

 

C’est d’ailleurs ce qui nourrit Paradis, son quatrième livre (d’abord paru en français en 1995) et c’est ce qui traverse aussi, dans une autre mesure, Près de la mer et Adieu Zanzibar (Galaade, 2006 et 2009), romans de croisements culturels, de déplacements et d’exil qui étaient devenus introuvables en librairie. Dans la foulée du Nobel, les deux premiers sont aujourd’hui réédités et de nouvelles traductions sont en cours.

Pour rembourser une dette, Yusuf, 12 ans, le protagoniste de Paradis, a été vendu par son père, qui lui fait croire qu’il allait séjourner chez son oncle Aziz, un marchand prospère. Mais Aziz n’est pas son oncle et le bel adolescent est en réalité captif, victime d’un esclavage (longtemps pratiqué sur l’île) qui ne dit pas son nom, évoluant dans un monde en pleine mutation, entre tradition et colonialisme.

La traite des enfants, la cupidité des marchands, l’appétit avide des colons, les violences subies par les femmes : le roman n’épargne rien de la réalité est-africaine du milieu du XXe siècle. Même la religion n’est pas en reste, tel ce personnage dans Paradis qui ne cache pas ce qu’il pense de l’islam : « Est-ce une religion pour des adultes ? Je ne sais peut-être pas qui est Dieu, je ne me souviens pas de ses milliers de noms et de ses millions de promesses, mais je sais qu’il ne peut pas être ce tyran que vous adorez. »

Et tandis que montent les rumeurs de guerre entre les Allemands et les Anglais sur l’île, Yusuf, que l’on suivra jusqu’à ses 17 ans, va faire peu à peu l’apprentissage de la liberté.

Un peu comme le faisait le Nigérian Chinua Achebe dans Tout s’effondre (1958), le romancier tanzanien dépeint son pays à l’aube de bouleversements profonds et sans retour, montrant le colonialisme comme accélérateur de ce changement — et non comme sa cause.

Zones de gris

 

Ce que nous laisse entendre Abdulrazak Gurnah, formidable conteur, c’est que la corruption et l’esclavage, dans ces sociétés est-africaines, existaient bien avant l’époque de la colonisation européenne. Pas d’angélisme ou de nostalgie de la pureté des origines ici.

Si l’histoire qu’il y raconte est plus complexe et plus contemporaine, Près de la mer est aussi d’une certaine façon une histoire d’exil et de dette. Le narrateur, Saleh Omar, est un homme âgé qui arrive au Royaume-Uni depuis Zanzibar muni d’un faux passeport au nom de Rajab Shaaban Mahmud, un sac de vêtements et un coffret en acajou qui contient de l’encens, seule relique de sa vie d’avant.

Prétendant ne pas parler anglais, le vieil homme fait une demande d’asile (« Ces mots ne sont pas simples, même si l’habitude qu’on a de les entendre les fait apparaître comme tels », dira-t-il), comme un sésame qui va lui permettre d’accomplir ce mystérieux « voyage-sauvetage ».

Il nous racontera en partant de loin les raisons de sa présence en Angleterre, depuis cette petite ville au bord de la mer où les services sociaux l’ont installé, se souvenant du temps de sa splendeur sur son île lointaine de Zanzibar, où il était réfugié, au fond, bien avant de s’envoler pour l’Occident.

Le fils du vrai Mahmud, Latif, un universitaire appelé pour servir d’interprète, un peu surpris de voir son père « ressuscité », va ensuite prendre en charge une partie de la narration. Les deux hommes, unis par des liens que l’on va découvrir, vont se raconter leurs histoires, les mélanger, se réinventer, infusant chaque fois de légères variations à la vérité, comme deux moutures d’une mémoire qui s’effrite.

Encore là, rien n’est tout à fait noir ou blanc. C’est l’une des grandes forces d’Abdulrazak Gurnah que d’explorer les zones de gris d’où émergent l’Histoire et les comportements humains.

Paradis
★★★★
Abdulrazak Gurnah, traduit de l’anglais par Anne-Cécile Padoux, Denoël, Paris, 2021, 288 pages

Près de la mer
★★★ 1/2
Abdulrazak Gurnah, traduit de l’anglais par Sylvette Gleize, Denoël, Paris, 2021, 384 pages

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