«Feu»: tout feu tout flamme

Maria Pourchet avance tête baissée, lestée de son humour un peu noir, déclinant dans un style virtuose l’emportement et la rudesse intraitable avec laquelle ces personnages s’affrontent autant qu’ils se fuient.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Maria Pourchet avance tête baissée, lestée de son humour un peu noir, déclinant dans un style virtuose l’emportement et la rudesse intraitable avec laquelle ces personnages s’affrontent autant qu’ils se fuient.

Jouer avec le feu, c’est prendre le risque de se brûler. C’est un peu ce qu’illustre, mais sans morale, l’histoire de la passion adultère et destructrice que Maria Pourchet, autrice de Rome en un jour et de Les impatients (Gallimard, 2013 et 2019) détaille dans le remarquable Feu, son sixième roman.

Laure, quarante ans, maîtresse de conférences dans une université parisienne, mariée et mère de deux filles, invite Clément, haut gradé aux communications dans une banque d’affaires, à participer à un colloque afin de « qualifier l’époque ». Ils auront ensemble, comme on dit, une histoire.

Tous les deux portent en alternance le récit, et Feu nous fait vivre pendant plus ou moins deux ans la rencontre, les doutes et les émois de ces deux êtres que tout devrait opposer — et que tout opposera. Disons-le : il n’y aura pas de fin heureuse à cette histoire d’amour fou.

Elle se parle à elle-même. Il s’adresse à son chien, un vieux bouvier bernois à la santé déclinante qu’il appelle Papa, « pour faire crever de rage ma très sainte mère », se raconte-t-il. La narration, par là, vient souligner qu’ils sont tous les deux enfermés dans leur solitude, pris dans les mensonges qu’ils se racontent ou qu’ils tentent mollement de faire avaler aux autres.

L’hôtel l’après-midi, Sienne en août, les mensonges en tout temps. Les amants sont aux antipodes l’un de l’autre, et leur relation même est presque inexistante.

Pour Laure, c’est un lien ténu qui relève de l’obsession, d’un désir physique pur et incompris qui se résume, peut-être, à une envie de se sentir en mouvement, encore vivante. Même si elle veut y croire, elle se doute aussi que cette histoire, cet « amour de restaurant » qui l’achève à petit feu, est destinée à s’immoler.

Alors que pour Clément, tomber amoureux est « ordinaire et casse-gueule ». Homme éteint, en sursis, il affronte chaque jour « l’épuisante verticalité » d’une vie sur laquelle règne l’ennui, navigue tous feux éteints entre la « Banquise » pour laquelle il travaille et l’appartement de la rive droite qu’il partage avec son chien. Des deux amants, il est le plus lucide : « Nous n’avons elle et moi rien en commun, sinon une chose : on ne se comprend pas. »

Avec un mari médecin, façon Emma Bovary, devenu « un homme qui veut dormir quand toi tu veilles », Laure, par-dessus son épaule, entend en voix hors champ permanente le fiel de sa mère « morte, obsédante et bavarde ».

Maria Pourchet, née en 1980, dépeint sans fard ni complaisance les relations amoureuses. Elle souligne la violence des sentiments qu’éprouvent ses personnages, les uns envers les autres ou envers notre époque, tout en abordant le rapport complexe aux mères — comme dans Toutes les femmes sauf une (Pauvert, 2018).

Cette histoire qui finira mal, on l’a dit, aboutit à un livre brûlant jusque dans sa forme. Maria Pourchet avance tête baissée, lestée de son humour un peu noir, déclinant dans un style virtuose l’emportement et la rudesse intraitable avec laquelle ces personnages s’affrontent autant qu’ils se fuient.

Elle le fait dans un style vif, effréné et tendu, qui nous fait éprouver l’état d’esprit des protagonistes, leurs inconstances et leurs hésitations. Éblouissant.

Feu

★★★★

Maria Pourchet, Fayard, Paris, 2021, 358 pages

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