Tenir maison par la pensée

Pour son essai, le philosophe, qui enseigne cette session à Harvard l’histoire de l’écologie et la mode, fonde ses réflexions sur des histoires personnelles issues de ses trente déménagements.
Photo: Getty Images/iStockphoto Pour son essai, le philosophe, qui enseigne cette session à Harvard l’histoire de l’écologie et la mode, fonde ses réflexions sur des histoires personnelles issues de ses trente déménagements.

Avoir une chambre à soi. Une maison à soi, un logement, ses clés. Avoir une porte à franchir, qui permette de se dire, enfin déchaussé et enfin affalé, qu’on « est chez soi. » Ce besoin est fondamental. Pourtant, la maison demeure, selon le philosophe italien Emanuele Coccia, un lieu « très peu et très, très mal pensé », beaucoup moins réfléchi que la cité. Pour présenter autrement la réflexion, l’auteur signe Philosophie de la maison. L’espace domestique et le bonheur. Visite libre de ces pages.

« Pendant les mois de la grande pandémie, je me suis souvent demandé à quoi ressembleraient nos vies si c’étaient nos maisons et non les villes qui avaient été rendues inaccessibles par le virus », se demande Emanuele Coccia dans son dernier livre.

« Que se serait-il produit, poursuit-il entre les pages, si nous avions été obligés de devenir tous clochards, sans-abri, de nous libérer de nos habitations ? Je me suis souvent demandé si, dans ce cas, nous nous serions permis de suivre le fil de nos amitiés et de nos amours pour réorganiser notre vie commune. Sommes-nous en mesure d’imaginer et de construire des réalités domestiques modelées par des relations autres que celles de la parentèle et de la solitude ? »

L’auteur, qui a déjà exprimé dans Les métamorphoses et La vie des plantes son idée que nous sommes tous, sur Terre, une seule et même chose, fondamentalement liée, ne pouvait en appeler qu’à une maison plus poreuse, plus ouverte, plus métissée, plus ouverte sur la biodiversité — à l’image du Bosco Verticale à Milan, par exemple, ces deux tours d’habitation conçues par Stefano Boeri avec l’aide d’horticulteurs et de botanistes. Arbres, arbustes et plantes y sont intégrés au bâti.

Maisons mouvantes

 

La pandémie accélère, à la vitesse grand V, la nécessité de penser la maison de demain. Un besoin déjà urgent, selon le philosophe, puisqu’il faut répondre aux crises climatiques, identitaires et migratoires. Nos gîtes du futur devront pouvoir répondre à ces crises, qui traversent tant le privé que le public. Et les confinements ont agi comme révélateurs des lacunes de nos maisons actuelles, de nos incapacités à y habiter pleinement — une idée fondamentalement relationnelle, pour le philosophe.

La réflexion à tenir sur la maison, qu’elle soit philosophique ou architecturale, est constamment repoussée avec la poussière sous le tapis. Emanuele Coccia rapporte en entrevue téléphonique ces propos d’un ami architecte, qui avait commencé ses études en Italie pour les terminer en France : « À Florence, la première chose qu’on lui apprenait, c’était comment transformer une façade de bâtiment en œuvre d’art. »

« En France, la première chose qu’on lui a dite, c’est, dans un appartement, de mettre la chambre des enfants et celle des adultes très éloignées l’une de l’autre, pour rendre plus agréable la vie des uns comme des autres. Il y a cette espèce de savoir-faire qui est encore aujourd’hui très réduit », estime M. Coccia.

Construire son nid

 

Les déménagements, selon M. Coccia, démontrent que les maisons n’existent pas ; seul existe le faire-maison, un très long ballet de domestication réciproque de choses et de personnes. Une façon aussi de sacraliser certains objets, certains souvenirs, au point de leur donner une âme, et de les garder autour de nous pour qu’à leur tour ils réélectrisent ensuite notre âme à nous.

Ce que le confinement a révélé, croit Emanuele Coccia, « c’est qu’au fond, on a délégué à la ville presque tout ce qui rend notre vie intéressante et agréable ». Les musées, les restaurants, les cafés, les salles de spectacle, les lieux où être ensemble. « À partir du moment où on ferme la porte de notre maison derrière nous, tout ce qui fait notre vie agréable — les plaisirs, les rencontres avec les autres, même le travail — reste dehors. »

« Parce qu’au fond, la maison est restée un espace usuel : la vie de chacun avait lieu en ville. La maison était surtout un garage où on passait pour dormir, manger, faire les choses… de corps en fait. » Pas étonnant que les villes, perdant par les confinements leurs vies sensibles, aient été désertées d’une manière inédite.

Pour son essai, le philosophe, qui enseigne cette session à Harvard l’histoire de l’écologie et la mode, fonde ses réflexions sur des histoires personnelles issues de ses trente déménagements. Y associe, comme pour un palais de mémoire, chaque poutre de pensée à une pièce de maison — cuisine, armoires, lits, couloirs, choses qui y gîtent.

La fin de la modernité

 

« Avec la pandémie, le travail ne doit plus forcément avoir lieu en ville. Il est redevenu domestique. Et ça, c’est peut-être la plus grande révolution d’un point de vue économique depuis l’origine de la modernité », croit M. Coccia. « La modernité est née de ce mouvement à travers lequel la ville arrache à la maison, à l’espace domestique, aux richesses des grandes familles la production de la richesse », rappelle-t-il, pour en faire une affaire publique, politique.

« Maintenant, on est en train de vivre le mouvement opposé. Tout va basculer aussi parce que la prise en otage des maisons par la ville se faisait par le travail. Et si ça saute, tout saute : et l’ordre affectif entre les gens saute aussi. » Les réseaux sociaux, accessibles sur cellulaires, font aussi qu’on porte désormais nos maisons, nos intimités dans nos poches, croit également le philosophe. Une autre carte qui vient brouiller la traditionnelle donne.

« Nous devons chercher à imaginer des maisons capables de se transformer rapidement, aussi rapidement que peuvent changer le climat et le temps », conclut-il à la fin de son essai. Des maisons qui devront « faire discipline collective du mélange, croit M. Coccia : mélange des classes, mélanges des identités, mélanges des peuples et mélange des cultures ». Des maisons boîtes à surprises, à imaginer.

Philosophie de la maison. L’espace domestique et le bonheur

Emanuele Coccia, Bibliothèque Rivages, Paris, 2021, 206 pages



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