Dix romans français pour accueillir demain

De Slimani à Lemaitre: des réflexions riches, nuancées et envoûtantes sur un monde en mutation.
Photo: Wakil Kohsar Agence France-Presse De Slimani à Lemaitre: des réflexions riches, nuancées et envoûtantes sur un monde en mutation.

La rentrée littéraire chez nos voisins français réserve une multitude de perles, dont ces dix romans qui témoignent de la mutation d’un monde enchaîné aux injustices, aux inégalités et aux sévices du passé.

Regardez-nous danser. Le pays des autres, tome 2 de Leïla Slimani. « Une trajectoire à fleur de peau, passionnante et cruelle, servie par un souffle narratif indéniable », écrivait Christian Desmeules dans ces pages, à propos du Pays des autres (2020), premier tome d’une trilogie de Leïla Slimani. Dans ce nouvel opus tout aussi bouleversant, Amine, Mathilde et Selma doivent naviguer dans un Maroc indépendant à l’identité brumeuse, déchiré entre les archaïsmes répressifs et les tentations hédonistes de la modernité occidentale. Une fresque ample et envoûtante sur la place des femmes dans une société en profonde métamorphose. (Gallimard, mars)

Une sortie honorable d’Éric Vuillard. Après une exploration foisonnante de la Seconde Guerre mondiale, qui lui a valu un prix Goncourt (L’ordre du jour, 2017), Éric Vuillard s’engage dans les méandres de la guerre d’Indochine. En une suite de scènes mémorables empruntées au quotidien, l’écrivain raconte l’inquiétante et destructrice comédie humaine qui sous-tend le capitalisme colonial. Un récit magistral et grinçant sur la fragilité de l’instant et sur les failles de puissants aveuglés par leurs intérêts. (Actes Sud, 18 janvier)

Si seulement la nuit, d’Atiq et Alice Rahimi. Confinés séparément, père et fille ont entamé une correspondance pour se raconter leur quotidien. Or, les nouvelles peu réjouissantes en provenance de l’Afghanistan teintent rapidement leurs échanges des tourments d’une expérience familiale ébranlée par la politique, l’exil et l’art. Une plongée bouleversante et intime au cœur d’un héritage déraciné. (P.O.L., mars)

Le grand monde de Pierre Lemaitre. Après sa mémorable trilogie Les enfants du désastre, Pierre Lemaitre poursuit l’édification d’une œuvre littéraire consacrée au XXe siècle. Avec Le grand monde (Calmann-Lévy, 9 mars), il propose une incursion jubilatoire dans les Trente Glorieuses, animée par une galerie de personnages truculents et colorés. Le romancier conjugue amour, exotisme, passion et folie meurtrière pour transformer de modestes existences en destinées extraordinaires.

Bleu nuit de Dima Abdallah. Après des années d’ermitage, un journaliste se retrouve à la rue lorsqu’il apprend le décès de l’amour de sa vie. Autour du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, il erre, pourchassé par ses fantômes. Dans Bleu nuit (Sabine Wespieser, février), Dima Abdallah offre un portrait à la fois torturé et lumineux d’un homme laissé à lui-même pour affronter et apaiser ses démons.

Rentrée littéraire d’Éric Neuhoff. Pierre et Claire font des pieds et des mains pour maintenir leur petite maison d’édition à flot. Autour d’eux, Paris change, leur génération vieillit, divorce, meurt. À travers les joies et les vicissitudes de l’édition, Rentrée littéraire (Albin Michel, janvier) est avant tout un roman d’amour, porté par les dialogues élégants, ironiques et d’une savoureuse précision d’Éric Neuhoff.

Le temps des grêlons d’Olivier Mak-Bouchard. Qu’on se le tienne pour dit : à cette étape de la pandémie, toute perspective d’évasion est bienvenue. Avec son deuxième roman, Le temps des grêlons (Le tripode, 3 mars), Olivier Mak-Bouchard offre un voyage teinté de réalisme magique au cœur des paysages rugueux d’une Provence où les appareils photographiques cessent subitement d’enregistrer la présence des humains. Dans cette fable acerbe, l’auteur explore avec une poésie teintée d’amertume les menaces qui pèsent sur une humanité consumériste.

Le gosse de Véronique Olmi. C’est sa lecture du Miracle de la rose, dans lequel Jean Genet raconte son enfermement à la colonie pénitentiaire de Mettray, qui a inspiré le personnage de Joseph, huit ans, à Véronique Olmi. Jeté dans une prison pour enfants, Joseph verra son innocence, sa joie et sa naïveté voler en éclats. À partir des injustices, des inégalités et des violences qui broient les plus démunis, Le gosse (Albin Michel, février) esquisse la quête éblouissante et révoltée d’un être à qui l’espoir et le courage offriront une forme de renaissance.

Le chant de Shilo de Sébastien Ménestrier. Une jeune fille avide d’aventure se travestit en homme pour servir aux côtés d’Ulysse. En escale sur l’île du cyclope, elle retrouve son indépendance et sa fougue, fait la rencontre de la belle Shilo, de ses lois, de son esprit de vengeance et de son amour. Sébastien Ménestrier s’inspire d’un épisode de L’Odyssée pour rendre hommage à celles qui ont été privées de voix par l’histoire. Le chant de Shilo (Zoé, 8 mars) est un récit d’une justesse gracieuse, porté par une plume épurée, surpassée par l’éclat de ses héroïnes.

 

Le journal de peine d’Annie Ernaux

Entre 1982 et 2007, Annie Ernaux a colligé, dans un journal, les réflexions et doutes ayant précédé l’écriture de ses romans. « C’est un journal de peine. Une sorte d’atelier sans lumière et sans issue, dans lequel je tourne en rond, à la recherche des outils, et des seuls, qui conviennent au livre que j’entrevois, au loin, dans la clarté. » L’atelier noir (Gallimard, mars), long dialogue de l’écrivaine avec elle-même, est ici présenté dans une nouvelle édition avec des extraits inédits. Véritable corps à corps avec la matière de l’écriture, le journal donne à l’ensemble de son oeuvre une nouvelle dimension, plus intime, plus technique, torturée entre la mise en page de l’émotion et la recherche d’une écriture objective. D’une richesse inouïe.



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