Des essais pour résister aux fléaux de la lâcheté

Désinformation, censure, insensibilité, exclusion; la saison vilipende aussi bien qu’elle dénonce.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Désinformation, censure, insensibilité, exclusion; la saison vilipende aussi bien qu’elle dénonce.

Existe-t-il deux vérités, deux informations ? En cette interminable pandémie de COVID-19, en ce regain mondial de la guerre froide, en cette sclérose de la lutte entre la gauche et la droite partout, même au Québec, les médias sociaux, en particulier, nous font hésiter à répondre par un non banal et serein. Les journalistes québécois Tristan Péloquin et Philippe de Grosbois examinent tous deux ce phénomène des plus brûlants.

Le premier, du quotidien en ligne La Presse, le fait dans Faire ses recherches, où il dresse la « cartographie de la pensée conspi », pour « conspirationniste » (Québec Amérique, 15 mars), et le second, collaborateur du magazine progressiste À bâbord !, dans La collision des récits (Écosociété, 29 mars), en traitant de l’impasse du « journalisme devant la désinformation ».

Une injure dans la conversation courante prend un sens seulement explicatif dans un exposé sociologique. Dans ce dernier contexte, une enseignante de l’Université d’Ottawa a fait une malheureuse expérience en employant le mot en n pour désigner les gens d’ascendance africaine subsaharienne. Un ouvrage collectif, sous la direction d’Anne Gilbert, de Maxime Prévost et de Geneviève Tellier, Libertés malmenées (Leméac, 23 février), expose le cas à la lumière des libertés intellectuelles.

Trois journalistes de La Presse se demandent comment plus de 5000 morts, deux fois le bilan de l’attentat terroriste du 11 septembre 2001, sont survenues lors de « l’hécatombe de la COVID-19 dans nos CHSLD ». Gabrielle Duchaine, Katia Gagnon et Ariane Lacoursière, dans 5060 (Boréal, 22 mars), mettent « des visages sur les statistiques », comme l’écrit le préfacier Paul Arcand, et ne minimisent pas une tragédie marquée par le silence de beaucoup, la solitude, le manque de soins.

À la désinformation, à la censure, à l’insensibilité aux tragédies s’ajoute l’exclusion raciale, sociale, politique ou basée sur le genre. Un ouvrage collectif, dirigé par les politologues Pascale Dufour et Francis Dupuis-Déri, l’analyse en décrivant les pratiques discriminatoires de corps policiers au Québec, en France et en Argentine dans une perspective intersectionnelle en tenant compte du croisement de plusieurs marginalisations. Le livre s’intitule Profilages policiers (PUM, 11 janvier).

Un autre malheur, sans doute le plus grave, nous accable : l’impuissance de ceux qui ont tout pour agir, mais qui ne résistent pas à la paralysante décision politique dictée par l’électoralisme. Longtemps journaliste à l’environnement au Devoir, Louis-Gilles Francœur déplore, dans La caution verte (Écosociété, 1er mars), avec l’aide de l’économiste Jonathan Ramacieri et une préface du sociologue Robert Laplante, « le désengagement de l’État québécois en environnement ».

Mais les espoirs restent permis, d’autant que, selon un ouvrage collectif dirigé par le politologue Stéphane Paquin et l’économiste X. Hubert Rioux, il existe un « modèle économique et social unique » au Québec et qui ne suit pas « la logique libérale propre à la norme canadienne ». Voilà ce qu’exposent les collaborateurs de La Révolution tranquille 60 ans après, sur le thème « Rétrospective et avenir », dont nous exposions la pensée plus tôt cette semaine dans notre série Coup d’essai. (PUM, 25 janvier).

Pour le chercheur Olivier Ducharme, l’année qui marque l’emprisonnement des chefs des centrales syndicales symbolise le mieux tout le bouillonnement politique, social et culturel consécutif à la Révolution tranquille. Il explique pourquoi dans 1972. Répression et dépossession politique (Écosociété, 8 mars).

Quant à Étienne-Alexandre Beauregard, jeune chercheur, il se tourne vers des suites beaucoup plus actuelles de la Révolution tranquille. Dans son essai Le schisme identitaire (Boréal, 1er mars), il voit entre le nationalisme, selon lui audacieux, de la CAQ et l’indépendantisme pluriel de Québec solidaire une « lutte pour contrôler l’imaginaire québécois ».

Gentriville, de Marie Sterlin et Antoine Trussart (VLB, 13 avril), se présente comme « le premier livre grand public sur la gentrification au Québec ». Il suggère la difficile conciliation entre l’urbanité populaire subsistante et la coûteuse restauration des vieux quartiers par de nouveaux venus plus scolarisés et plus riches.

Comme une résonance à cette idée, dans son essai Géographies du pays proche (Boréal, 20 avril), le poète et critique littéraire Pierre Nepveu, en plaidant contre la stagnation et la folklorisation, fait de l’oxymoron « équilibre instable » le secret de l’avenir du Québec.

L’essai d’ailleurs à surveiller

Historien et anthropologue français, Emmanuel Todd soutient, dans Où en sont-elles ? (Seuil, mars), qu’il présente comme « une esquisse de l’histoire des femmes », qu’une révolution est en train d’éclater : mouvement #MoiAussi, dénonciation du féminicide, résistance sans cesse plus radicale au pouvoir patriarcal. La révolution balaie tout sur son passage : religions, homophobie, hétérosexualité conventionnelle, distinction du masculin et du féminin. Elle éclipse les révolutions du passé.



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