La Révolution tranquille ou le temps long des politiques publiques

Stéphane Paquin et X. Hubert Rioux dirigent l’essai «La Révolution tranquille 60 ans après. Rétrospective et avenir», auquel 13 chercheurs et chercheuses ont prêté leur plume.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Stéphane Paquin et X. Hubert Rioux dirigent l’essai «La Révolution tranquille 60 ans après. Rétrospective et avenir», auquel 13 chercheurs et chercheuses ont prêté leur plume.

Dans La Révolution tranquille 60 ans après, le collectif de chercheurs et de chercheuses réunis sous la direction de Stéphane Paquin et de X. Hubert Rioux démontre que, loin de se déliter comme on l’entend couramment, l’État du Québec ne cesse au contraire de se développer et qu’il intervient aujourd’hui plus que jamais, tablant sur la réussite, évidente à long terme, de bon nombre de ses politiques publiques.

État-Provigo, libre-échange, déficit zéro, réingénierie de l’État, austérité, réforme Barrette, alouette : depuis le milieu des années 1980, les assauts néolibéraux contre l’État providence hérité de la Révolution tranquille se sont succédé, culminant avec le long règne du Parti libéral du Québec, de 2003 à 2018 (en excluant le gouvernement péquiste de Pauline Marois de 2012 à 2014). Soixante ans après l’élection du gouvernement de Jean Lesage, qui allait jeter les bases du Québec tel qu’on le connaît aujourd’hui, comment se porte ce qu’il convient d’appeler le « modèle québécois » ?

Retour vers le futur

 

François Legault aura beau élever des autels à la gloire de Maurice Duplessis, comme il l’a fait dans la revue de fin d’année de l’émission Infoman, les chances de voir l’État québécois retourner à la situation qui prévalait avant 1960 sont pour ainsi dire nulles. « À titre d’exemple, le premier budget du gouvernement Lesage se chiffrait à un peu moins de 500 millions de dollars, soit l’équivalent de 4,5 milliards de dollars d’aujourd’hui. Présenté en mars dernier, le budget Girard avoisinait quant à lui les 125 milliards de dollars, ce qui représente une augmentation de plus de 2700 %, pour une hausse de la population de 60 % seulement », avance Stéphane Paquin, professeur à l’École nationale d’administration publique.

Comment expliquer la croissance continue de l’État québécois, alors que les effets des coupes budgétaires des dernières décennies ont été durement ressentis par la population ? « Il y a là un enjeu de perspective méthodologique. Évidemment, il y a eu des compressions, des resserrements, mais, pour obtenir un portrait juste, il faut aussi considérer les dépenses sociales qui se sont ajoutées », précise-t-il.

Connu, d’une part, pour avoir instauré une première ère d’austérité à la fin des années 1990 afin d’atteindre le déficit zéro, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard créait, d’autre part et au même moment, le régime des garderies subventionnées et l’assurance médicaments, deux mesures qui augmenteront de plusieurs milliards de dollars les dépenses annuelles de l’État. Bien que de tendances néolibérales, les gouvernements suivants poursuivront de manière générale l’engagement historique du Québec en faveur du développement social, parallèlement, toutefois, à certaines réformes mal avisées, qui ont eu pour effet de fragiliser le modèle québécois, notamment dans le domaine de la santé.

Au Québec, on vit comme ça

 

La résilience et la persistance des institutions publiques constitutives du modèle québécois s’expliquent, entre autres, par leur interconnexion et leur forte composante sociale. Cette dimension distinctive tient notamment à la présence de représentants de la société civile dans leur conseil d’administration et au fait qu’au Québec, les poids lourds de la finance sont respectivement des sociétés d’État, des fonds syndicaux et le Mouvement Desjardins, une coopérative. Un fait unique en Amérique du Nord. Quant aux organismes communautaires, ils sont soutenus par l’État, dans une dynamique d’institutionnalisation de la contestation. L’action gouvernementale se réalise donc suivant les modes de la concertation et d’une « coopération conflictuelle », qui, loin d’être parfaits, ont toutefois le mérite d’engager un vaste dialogue sociétal. Ce vivre-ensemble constitue un marqueur identitaire moins ouvertement ostentatoire que l’amour de la poutine et autres objets de fierté nationale, mais possiblement tout aussi prégnant.

Signe de l’enracinement durable du modèle québécois, c’est vers l’État que se sont tout naturellement tournés les citoyens dans les premiers moments de la crise de la COVID-19. Un réflexe relativement nouveau, notent par ailleurs Luc Bernier et Daniel Latouche dans le chapitre qu’ils consacrent à la construction de l’État québécois. Alors que les Québécois ont affaire principalement au gouvernement provincial en temps normal, le gouvernement fédéral leur a offert, ainsi qu’aux entreprises, des aides d’urgence particulièrement généreuses.

Cette implication sociale accrue de l’État canadien est-elle de nature à modifier les rapports entretenus avec ces ordres de gouvernements ? « Il est encore trop tôt pour l’affirmer avec certitude, d’autant plus que les sondages témoignent traditionnellement d’un plus haut degré de satisfaction des Québécois envers le gouvernement du Québec qu’envers celui du Canada. L’implication fédérale pourrait toutefois favoriser l’intérêt, dans le ROC, pour certaines mesures sociales québécoises phares, comme celles touchant à la petite enfance, près de 25 ans après leur mise en œuvre », analyse le professeur Paquin.

Des moyens pour l’avenir

De l’avis du chercheur à l’Institut de recherche en économie contemporaine X. Hubert Rioux, qui codirige La Révolution tranquille 60 ans après, le Québec dispose de leviers puissants pour opérer l’urgente transition écologique. Non seulement le choix passé de miser sur l’hydroélectricité constitue un important avantage comparatif, mais l’État peut aussi compter sur des mécanismes comme le marché du carbone partagé avec la Californie et une importante capacité de planification économique, industrielle et territoriale.

Dans l’esprit des réformes de la Révolution tranquille, qui mettaient le développement économique au service du développement social, le chercheur rappelle que l’État n’est pas une fin en soi, mais bien un ensemble de moyens mis à la disposition des Québécois et de leurs représentants pour intervenir sur les enjeux qu’ils jugent prioritaires, dans le respect de l’intérêt commun. Souhaitons seulement que la question environnementale ne tarde pas trop à en intégrer la définition.

Une version précédente de ce texte a été corrigée. Au deuxième paragraphe, il aurait fallu lire : culminant avec le long règne du Parti libéral du Québec, de 2003 à 2018 (en excluant le gouvernement péquiste de Pauline Marois de 2012 à 2014). 

La Révolution tranquille 60 ans après. Rétrospective et avenir

Sous la direction de Stéphane Paquin et X. Hubert Rioux, Montréal, PUM, 2022, 274 pages



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