«Au commencement était…»: le Québec au creux d’un monde réinventé

David Graeber et David Wengrow soulignent, dans leur monumental ouvrage «Au commencement était…», traduit de l’anglais par Élise Roy, qu’ils ne visent pas seulement à «présenter une version revisitée de l’histoire», mais aussi «une nouvelle science historique». Ils se demandent pourquoi «le problème des “inégalités”» dans nos sociétés «a acquis une telle importance».
Photo: Kalpesh Lathigra David Graeber et David Wengrow soulignent, dans leur monumental ouvrage «Au commencement était…», traduit de l’anglais par Élise Roy, qu’ils ne visent pas seulement à «présenter une version revisitée de l’histoire», mais aussi «une nouvelle science historique». Ils se demandent pourquoi «le problème des “inégalités”» dans nos sociétés «a acquis une telle importance».

« Jeter les bases d’une nouvelle histoire du monde. » Voilà la tâche ambitieuse — folle, diront leurs adversaires conservateurs — que se sont fixée l’anthropologue et économiste américain David Graeber (1961-2020), avant la mort prématurée de cette figure du mouvement Occupy Wall Street, et l’archéologue britannique David Wengrow (né en 1972). Rien de moins que des bases amérindiennes, québécoises, féminines et libertaires !

Graeber et Wengrow soulignent, dans leur monumental ouvrage Au commencement était…, traduit de l’anglais par Élise Roy, qu’ils ne visent pas seulement à « présenter une version revisitée de l’histoire », mais aussi « une nouvelle science historique ». Ils se demandent pourquoi « le problème des “inégalités” » dans nos sociétés « a acquis une telle importance ».

Depuis la préhistoire, les êtres humains ont, rappellent les auteurs, « vécu 95 % de leur passé évolutif organisés en tout petits groupes de chasseurs-cueilleurs ». Graeber et Wengrow examinent « si l’invention de l’agriculture et la naissance des villes », avec, ajoutent-ils, « l’émergence de l’“État” », n’ont « pas marqué une plongée dans un monde de hiérarchies et de domination ».

Nos essayistes sont conscients qu’au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau a émis l’hypothèse que le progrès humain serait, en fait, une régression par rapport à l’« état de nature », situation anthropologique originelle, propice à l’égalité et à la liberté. Mais ils jugent que le rousseauisme, trop abstrait et trop idyllique, doit être rectifié par les recherches récentes en archéologie et en histoire des sources textuelles.

Ils se tournent vers ceux qui ont inspiré Rousseau et les autres philosophes européens dans la remise en cause des idées sociopolitiques de l’Occident, ceux qu’ils osent appeler « les penseurs indigènes ». Les auteurs sont conscients que « l’immense majorité » des historiens doutent de l’authenticité des propos mis sur les lèvres des Autochtones par les auteurs occidentaux des XVIIe et XVIIIe siècles.

Ces derniers auraient eu, au mieux, selon les experts sceptiques, une « tendance à projeter » sur les Autochtones « des idées européennes préexistantes » et jugées subversives sur le Vieux Continent. Mais, comme le relatent Graeber et Wengrow, « Kandiaronk, philosophe et chef politique wendat », par exemple, influença « les salons européens des Lumières » après avoir fréquenté un salon annonciateur de ce mouvement intellectuel à « Montréal dans les années 1690 ».

Nos essayistes considèrent comme authentiques les propos de Kandiaronk rapportés en 1703 par l’observateur français Louis-Armand de Lahontan. Dans ses Mémoires de l’Amérique septentrionale (1703 aussi), Lahontan résume les idées de Kandiaronk et d’autres Amérindiens sur l’égalité sociale, propos révolutionnaires pour les Occidentaux : « Ils trouvent étrange que les uns aient plus de biens que les autres, et que ceux qui en ont le plus soient estimés davantage que ceux qui en ont le moins. »

Graeber et Wengrow précisent que l’égalité sociale, qui va de soi dans l’esprit de Kandiaronk et parmi sa nation, s’étend aux femmes, lesquelles jouissent même de privilèges matriarcaux enviables. Cela différencie les « Wendats et d’autres peuples de langues iroquoiennes » des sociétés européennes d’alors. Pas étonnant que nos chercheurs saluent l’archéologue lituano-américaine Marija Gimbutas (1921-1994), qui féminisa la profession, trop masculine dans son objet.

Cette scientifique insista sur l’autonomie des femmes de la préhistoire dans les sociétés néolithiques du Moyen-Orient et de l’Europe. Prudents dans leurs jugements, Graeber et Wengrow déclarent qu’« il y avait beaucoup de vrai dans les travaux de Gimbutas, même si elle s’était parfois laissée aller à des généralisations frisant la caricature ».

À l’exemple de cette archéologue, ils s’appuient sur les riches vestiges matériels d’une période reculée, celle de la civilisation autochtone qui vivait autour de la ville disparue de Cahokia, qui prospéra entre 1050 et 1350 après Jésus-Christ, dans la région où se trouve maintenant Saint Louis (Missouri). Au XVIIIe siècle, cette zone faisait partie de la Nouvelle-France, et des ancêtres, en nombre restreint, de Québécois y entretenaient avec les Amérindiens des relations socioéconomiques, différentes d’une occupation.

Graeber et Wengrow estiment qu’à Cahokia, « les idéaux exprimés par un philosophe comme Kandiaronk », des sujets libertaires, comme « l’indépendance des femmes, n’avaient jamais cessé d’être débattus », et « la direction générale » de la société, « en tout cas au cours des trois derniers siècles avant l’invasion européenne, était explicitement anti-autoritaire ».

Les archéologues libertaires qui préfèrent la truelle à la politique rétorqueront aux conservateurs sceptiques que l’histoire a parfois le droit d’être belle !

Extrait d’«Au commencement était…»

«Les indigènes d’Amérique du Nord ne se sont donc pas contentés d’échapper presque totalement au “piège” évolutionniste de l’agriculture — celui-là même qui, à en croire le récit conventionnel, précipiterait inéluctablement les sociétés vers un État ou un empire tout-puissant. Ils l’ont fait en développant des sensibilités politiques qui ont durablement influencé les penseurs des Lumières et qui, par leur truchement, restent bien vivantes aujourd’hui. »

Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité

★★★★

David Graeber et David Wengrow, Les liens qui libèrent, Paris, 2021, 752 pages



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