Avancer en arrière

Guéorgui Gospodinov prend à  bras-le-corps une histoire récente faite de ruptures, de viols historiques, de révolutions tombées du ciel et confisquées.
Dobrinka Stoilova Guéorgui Gospodinov prend à bras-le-corps une histoire récente faite de ruptures, de viols historiques, de révolutions tombées du ciel et confisquées.

Imaginez un instant pouvoir ouvrir une porte sur le passé et revivre, comme dans un décor, l’époque de votre vie où vous avez été le plus heureux.

C’est le puits sans fond dans lequel tombe le narrateur du troisième roman de Guéorgui Gospodinov, Le pays du passé. Né en 1968, écrivain de la mémoire, comme il l’avait montré dans Physique de la mélancolie (Intervalles, 2015), Gospodinov prend à bras-le-corps une histoire récente faite de ruptures, de viols historiques, de révolutions tombées du ciel et confisquées.

Il va retrouver Gaustine, un ami perdu de vue depuis des années, un insaisissable et fascinant psychiatre gérontologue avec lequel il partage une même obsession pour le passé. Véritable « collectionneur de passé », entrepreneur un peu fou doublé d’un philosophe sans frontières, Gaustine aura l’idée d’ouvrir une « clinique à produire du passé » à Zurich, en Suisse, pays de luxe et d’ennui, pour traiter certains patients dont la mémoire flanche.

« Ce n’est pas un hasard du tout si deux découvertes du XXe siècle liées précisément au temps ont eu lieu ici, justement, en Suisse : la théorie de la relativité d’Einstein et La montagne magique de Thomas Mann. » Pour le narrateur, la Suisse est une sorte de pays « sans temps » qui a réussi à se faufiler à travers le XXe siècle sans la moindre cicatrice. C’est l’endroit parfait pour jouer aux apprentis sorciers.

En ouvrant la porte de la clinique, on tombait ainsi directement dans le XXe siècle, au milieu des années 1960, dans une sorte de « temps protégé », comme une version réelle et grandeur nature de Good Bye, Lenin ! ou de Retour vers le futur. Les patients revenus en enfance n’y voyaient que du feu.

Leur concept fera boule de neige.

 

Peu à peu, les cliniques vont faire des adeptes, il faudra ouvrir des succursales dans d’autres villes et d’autres pays. L’expérience qui n’était accessible qu’aux patients sera offerte aussi aux familles, puis au grand public. « Insensiblement, les gens en habits traditionnels commencèrent à conquérir les villes. Brusquement, il devint gênant de déambuler en jeans, blouson ou costume. »

Une véritable épidémie qui s’étend à l’échelle européenne, où une série de référendums nationaux seront organisés, chaque pays voulant retourner à la décennie la plus heureuse de son histoire.

En Bulgarie, où le narrateur revient pour l’occasion, deux camps s’affrontent, entre nostalgie authentique et utopie téléguidée. D’un côté, ceux qui prônent un retour à l’époque soi-disant bénie du « socialisme développé », les années 1930 à 1970. De l’autre, les partisans du Réveil national, inlassables rêveurs d’une « Grande Bulgarie » transcendant les époques. On pourra y voir une critique larvée du nationalisme — en particulier du nationalisme bulgare. « Moins il y a de mémoire, plus il y a de passé », dira Gaustine.

Roman de politique fantastique, allégorie douce-amère, Le pays du passé frappe et fascine par moments, sans vraiment livrer toutes ses promesses.

 

À travers une narration qui fait des bonds et des pas de côté, Gospodinov finit par enchaîner états d’âme et digressions. Jusqu’à entraîner peu à peu son lecteur, dans ce roman déroutant et fascinant, vers le silence avec un clin d’œil aussi moqueur que frustrant : « La fin d’un roman est comme la fin du monde, il est bon de la différer. »

Le pays du passé

★★★ 1/2

Guéorgui Gospodinov, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Gallimard, Paris, 2021, 352 pages

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