«Shuggie Bain»: une enfance accidentée

Douglas Stuart
Martyn Pickersgill Douglas Stuart

C’est un roman autobiographique douloureux qui nous plonge en apnée au début des années 1980 dans un quartier ouvrier — c’est-à-dire pauvre — de Glasgow, en Écosse. Lourd de la difficile réalité que doit affronter un enfant : l’alcoolisme de sa mère, la misère sociale et économique, sa propre homosexualité et la chape de plomb des années Thatcher.

Shuggie Bain, le premier livre de Douglas Stuart, né à Glasgow en 1976 et aujourd’hui designer de mode à New York, a été couronné en 2020 par le Booker Prize, le plus prestigieux prix littéraire britannique.

Après avoir quitté le père de ses deux premiers enfants pour un chauffeur de taxi, Agnes, une femme au foyer à l’aube de la quarantaine avec de sérieux problèmes d’alcoolisme, n’a pas vraiment amélioré son sort. Faute d’argent, le nouveau couple et les enfants seront forcés d’emménager chez les parents d’Agnes, avant de faire un nouvel enfant, Shuggie — que l’on suit dans le roman de la petite enfance jusqu’au début de l’adolescence.

L’homme lui promettait depuis des années une maison avec une « porte d’entrée privée ». Quand il tient enfin promesse, c’est pour la déménager dans un quartier de mineurs en périphérie de la ville, morose depuis la fermeture de la mine de charbon, juste avant de l’abandonner pour une autre femme.

Un décor sans âme où les voisins, parfois aussi mal en point, regardent ces nouveaux arrivants comme on observe des animaux de foire. On se croirait dans un film de Ken Loach — sans la lueur d’espoir et la bonté humaine.

Catherine et Alexander, eux, ses enfants les plus âgés, fuient la maison aussitôt qu’ils le peuvent. Rien ne retiendra plus cette femme de sombrer corps et âme dans l’alcool, creusant le vide autour d’elle à coups de canettes de bière et de vodka bon marché, de crises de colère etd’amants interchangeables.

Shuggie, le petit dernier, s’est pourtant donné pour mission de la sauver et de veiller sur elle. Il est capable à huit ans, par exemple, de lui mettre la tête sur le côté de peur qu’elle ne s’étouffe dans son vomi. Pour Shuggie, l’épreuve est double. Enfant différent et hypersensible, il est marqué au fer rouge par son homosexualité. Les gens du quartier ne le lui pardonnent pas et le harcèlent en permanence.

D’un chèque d’allocations du gouvernement à l’autre, de chutes en rechutes, de réunions des alcooliques anonymes en tentatives de suicide, sa mère revenue à elle promet chaque fois à l’enfant de prendre un nouveau départ. « Quand elle est très soûle, j’ai peur qu’elle se fasse du mal », dira Shuggie à une voisine. Avant de partir pour l’école, il arrive que l’enfant cache toutes les pilules de la salle de bains, tandis que son grand frère, lui, emporte chaque jour ses rasoirs au travail.

Chronique d’une enfance accidentée, sur le qui-vive, beaucoup trop courte, histoire d’un sauvetage impossible et d’émancipation, Shuggie Bain est aussi un déchirant roman de l’amour inconditionnel d’un fils pour sa mère. Crève-cœur.

Shuggie Bain

★★★ 1/2

Douglas Stuart, traduit de l’anglais par Charles Bonnot, Globe, Paris, 2021, 496 pages

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