Une odyssée sans retour à Ithaque

L’autrice Sarah Martinez en compagnie de l’historien et militant Frantz Voltaire
Adil Boukind Le Devoir L’autrice Sarah Martinez en compagnie de l’historien et militant Frantz Voltaire

Dans Un étranger de l’intérieur, l’autrice Sarah Martinez retrace le parcours de l’historien et militant d’origine haïtienne Frantz Voltaire, de son enfance dans le Port-au-Prince bigarré de l’après-guerre jusqu’à ses plus récents combats en faveur de la justice sociale, au Québec comme en Haïti.

Ces récits d’une vie d’engagement aventureuse s’avèrent passionnants, notamment lorsqu’il est question du voyage initiatique entrepris par Voltaire, dans la vingtaine, pour comprendre l’histoire des Amériques et de l’esclavage ou encore de ses années de formation au Chili dans la période précédant le coup d’État de 1973. Mais leur déploiement est parfois raboteux.

Il eût été possible, à cet égard, d’expurger le texte de ses nombreuses redites sans affecter le rythme de l’oralité qui le caractérise. Cela dit, la répétition s’avère par moments utile pour créer des repères dans le foisonnement des personnages évoqués.

Entre autres choses, Un étranger de l’intérieur fait découvrir les liens étroits entretenus dès le début du vingtième siècle par Haïti avec le Québec francophone, mais aussi, de plus longue date, avec Cuba. En effet, près de 800 000 descendants et descendantes d’Haïtiens vivent aujourd’hui dans la région de Santiago.

Avec la dictature des Duvalier père et fils (1957-1986) s’amorce pour la société haïtienne un nouvel épisode d’errance et d’exil. Dès les années 1960, Montréal devient le principal point de chute de la diaspora. C’est entre autres pour en rassembler les souvenirs dispersés aux quatre vents que Frantz Voltaire fonde en 1983 le Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (CIDIHCA). À travers la publication d’ouvrages, l’organisation de colloques et la présentation d’expositions thématiques dans les lieux publics, le CIDIHCA crée un maillage original entre la recherche universitaire et l’action communautaire, ici comme ailleurs.

La société errante dont Frantz Voltairedresse le portrait fait penser à une gigantesque famille dont les branches s’étendent sur tous les continents, ce qui n’est pas sans rappeler l’aspect tricoté serré de la société canadienne-française d’autrefois. Ce dense enchevêtrement de trajectoires individuelles se révèle parfois vertigineux. Ainsi, l’histoire d’Haïti, l’histoire de sa diaspora et l’histoire du Québec, bien que distinctes, se confondent, n’en déplaise aux mouvances conservatrices et nationalistes dont l’idéal mortifère d’homogénéité est vertement attaqué par l’historien.

Près de 40 ans après son arrivée à titre de réfugié politique, Frantz Voltaire croit plutôt que l’avenir du Québec passe par la capacité de la province à faire cohabiter sa métropole cosmopolite avec ses régions. « Dans le monde de demain, Montréal pourrait être cette ville phare où des hommes et des femmes de toutes origines vivraient en paix dans un monde menacé par la violence, le terrorisme, le racisme et la guerre. Montréal […] pourrait être cette ville miroir de l’humanité, ville plurilingue, plurireligieuse et pluriethnique. »

Un étranger de l’intérieur 

★★★

Sarah Martinez, Somme toute, Montréal, 2021, 184 pages

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