«Anéantir»: Houellebecq et la possibilité de l’amour

Au final, «Anéantir», le huitième roman de Michel Houellebecq, est un roman plutôt obèse, engraissé d’excroissances en apparence inutiles.
Photo: Philippe Matsas Flammarion Au final, «Anéantir», le huitième roman de Michel Houellebecq, est un roman plutôt obèse, engraissé d’excroissances en apparence inutiles.

Trois ans après Sérotonine, c’est avec un massif huitième roman de 736 pages que Michel Houellebecq nous projette dans un futur pas si lointain, dans les arcanes feutrés de la vie politique hexagonale. Une trame que ce commentateur social incisif enrichit d’un thriller un peu artificiel et d’un chassé-croisé familial au romantisme noir. Tout cela, comme à l’habitude chez lui, se déploie sur un air mélancolique de déclin de l’Occident.

Le roman de l’écrivain de 65 ans s’ouvre sur d’étranges vidéos devenues virales sur Internet, dont un troublant « deep fake » dans lequel on voit le ministre français de l’Économie être guillotiné. Suivront rapidement quelques attentats internationaux réels mais non revendiqués.

Des événements alarmants qui ont lieu à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, alors que le président sortant (un avatar d’Emmanuel Macron, jamais nommé) ne peut se porter candidat en raison des dispositions de la Constitution française, qui n’autorise que deux mandats consécutifs, et se cherche un pantin.

Rendre compte du monde

 

Écrivain prophétique, avant-gardiste ou réactionnaire ? Toutes ces réponses ? Revendiqué autant par la droite que par la gauche, à la fois icône de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles et adoubé par Bernard Maris en 2014 avec son Houellebecq économiste, Houellebecq — tout de même ici résolument à droite, avec sa vision d’une France où la gauche s’est évaporée — brouille les pistes et demeure son seul patron.

« Je veux rendre compte du monde… Je veux simplement rendre compte du monde… » répète Jed Martin dans La carte et le territoire (2010, prix Goncourt) à la jeune journaliste venue l’interroger à la fin de sa vie sur le sens de son œuvre. Ni juge ni prophète, Houellebecq observe de loin et avec ses lunettes noires les hauts et les bas — surtout les bas — de la condition humaine.

Ce n’est pas sa première incursion dans la politique-fiction. On se rappellera que Plateforme (2001) avait à sa façon prévu les attentats islamistes de 2001, tandis que Soumission, où le romancier imaginait une France islamisée à l’issue de la présidentielle de 2022, était sorti le jour même de l’attentat contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, en janvier 2015.

Branle-bas de combat familial

 

Haut fonctionnaire travaillant au cabinet de Bruno Juge, ministre de l’Économie et des Finances « embauché pour faire revenir en France les Trente Glorieuses » — une allusion explicite à Bruno Le Maire, l’actuel ministre des Finances —, dont il est à la fois le confident et le conseiller, Paul Raison est le principal protagoniste de ce nouveau Houellebecq.

À l’approche de la cinquantaine, englué dans une misère affective et sexuelle devenue presque confortable, Paul « sentait monter en lui un désespoir calme et sans limites ». Son épouse, Prudence, elle aussi au service de l’administration publique, est récemment devenue végane et adepte de la Wicca, un mouvement religieux d’inspiration païenne (culte de la nature, magie, polarité mâle-femelle et réincarnation).

Ils vivent depuis une dizaine d’années en étrangers dans leur appartement parisien situé aux abords du parc de Bercy, où ils se croisent rarement, et sont ensemble mais séparément « parvenus à une sorte de désespoir standardisé ».

Aux yeux de Paul, le tout dernier alias fictif de Houellebecq, « si l’objectif des terroristes était d’anéantir le monde tel qu’il le connaissait, d’anéantir le monde moderne, il ne pouvait pas leur donner tout à fait tort ».

À la suite d’un AVC qui l’a laissé extrêmement diminué, son père, un retraité des services secrets français (DGSI), devra endurer une lente rééducation. À partir de là, même si la politique suit son cours et que le père de Paul n’est, semble-t-il, pas étranger à l’enquête sur les mystérieux attentats terroristes, Anéantir se mue en roman familial, où se mêlent maladie, enjeux de fin de vie médicalisée et acceptation de la mort.

Libre au lecteur d’y voir aussi un parallèle avec le déclin de la civilisation occidentale, l’un des dadas de l’auteur des Particules élémentaires (1998)

Un branle-bas de combat familial qui sera l’occasion pour Paul, pour sa sœur Cécile et pour leur jeune frère Aurélien de se réunir certains week-ends dans la grande maison de leur père, dans le Beaujolais, et de mettre en commun leurs problèmes tout en réactivant de vieux désaccords.

Des événements qui, joints aux sérieux problèmes de santé que va aussi connaître Paul, viendront peu à peu réchauffer comme par miracle le couple engourdi qu’il forme avec Prudence.

La possibilité de l’amour

L’écrivain a souhaité que la couverture d’Anéantir soit cartonnée, avec une tranchefile et un signet rouge de la même couleur que le titre, une édition « hard cover » qui s’inspire de ce qui se fait en Allemagne et dans les pays anglo-saxons.

La longueur du roman, elle, renvoie à l’intérêt de Houellebecq pour la littérature du XIXe siècle, et notamment à sa ferveur pour Balzac (« le deuxième père de tout romancier », selon lui). Les descriptions minutieuses sont servies par ce style sobre et particulier qu’il entretient, et à travers lequel pointent ici et là d’étranges saillies de langage administratif ou de vulgarisation scientifique — des aspérités déshumanisantes souvent teintées d’humour.

Au final, Anéantir est un roman plutôt obèse, engraissé d’excroissances en apparence inutiles, dont de nombreux récits de rêves (« Tell a dream, lose a reader », disait pourtant Henry James). De même pour quelques fils narratifs qui sont lancés — les attentats terroristes, le travail d’enquête du père de Paul, la campagne présidentielle —, mais qui ne sont en fin de compte jamais noués.

Un peu comme si Houellebecq nous disait que ces lignes de récits abandonnées ou devenues hors champ étaient, au fond, accessoires. Que ce qui importe avant tout est cette histoire d’amour conjugal négligé, perdu puis retrouvé in extremis. Les inconditionnels de l’écrivain auront plaisir à le suivre dans ce long ratage, qu’il soit voulu ou non.

« À quoi bon installer la 5G, se demande Paul, si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? » On est quand même loin du nihilisme dont on l’a parfois accusé.

Un roman crépusculaire et émouvant à travers lequel, malgré tout, filtre un peu de lumière.

Anéantir

★★★

Michel Houellebecq, Flammarion, Paris, 2022, 736 pages. En librairie le 13 janvier.

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