Soigne ta chute

À l’arrivée d’un second Noël pandémique et du variant Omicron qui s’est invité à la fête, qu’est-ce qui flotte dans l’air du temps selon le psychologue, psychiatre, essayiste et éditeur Nicolas Lévesque? 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’arrivée d’un second Noël pandémique et du variant Omicron qui s’est invité à la fête, qu’est-ce qui flotte dans l’air du temps selon le psychologue, psychiatre, essayiste et éditeur Nicolas Lévesque? 

Avec Ptoma. Un psy en chute libre, lancé cet automne, et Phora. Sur ma pratique de psy (2019), Nicolas Lévesque, psychologue, psychiatre, essayiste et éditeur, livre des fragments d’histoires puisées dans son bureau en tout respect de la confidentialité de ceux qui viennent y tomber (ptoma) pour être portés (phora), comme autant de petites fenêtres ouvertes sur ce qui préoccupe et casse les humains.

À l’arrivée d’un second Noël pandémique et du variant Omicron qui s’est invité à la fête, Le Devoir a voulu l’entendre sur ce qui flotte dans l’air du temps.

« Les psys sont submergés en général, mais avant et après les Fêtes, c’est quelque chose », annonce-t-il d’emblée. Qu’est-ce qui préoccupe leurs patients ? L’anticipation des retrouvailles ? Et une fois la poussière retombée, le besoin de ramasser les pots cassés et de recoller les morceaux ?

« Le temps des Fêtes, c’est un temps de l’intimité. Tu reviens dans ta famille, dans ton enfance, au rôle que tu avais avant d’entrer dans la vie adulte. Et qui dit famille dit psy. Certains angoissent à l’idée de la revoir, donc ils viennent me voir en décembre pour s’y préparer, en janvier pour débriefer. Il y a aussi l’idée du bilan annuel. Les gens ressentent le besoin de faire le point, d’évaluer leurs choix et de se donner de nouveaux objectifs. »

La pandémie a permis un ménage dans nos relations. Soudain, on a eu beaucoup de temps pour se demander lesquelles nous souhaitions réellement entretenir.

« La vraie proximité humaine a triomphé de bien des obstacles et ça me fascine. Par contre, ceux qui avaient établi des connexions moins profondes avec les autres en souffrent. La pandémie a agi comme un révélateur. Les couples et les amitiés solides ont tenu le coup. Quant aux plus fragiles, la pandémie les a fait craquer en agissant aussi comme un catalyseur. »

Le psychologue écrivain a vu beaucoup de séparations au cours de la dernière année et demie. « Elles sont plus difficiles qu’avant : on ne peut plus fuir dans une espèce de socialité éclatée, et les loyers ont augmenté. Je trouve ça dur pour mes patients qui ont besoin de se séparer. Tu t’accroches un sourire devant les enfants et tu fais le sapin en sachant que tu vas t’en aller. C’est rough. »

Le temps retrouvé

Dès les premières pages de Ptoma, Nicolas Lévesque explique que l’envie d’écrire s’est imposée à lui comme une défense immunitaire. « Je n’ai pas écrit ce livre dans l’urgence, ni rapidement ni en me donnant un cadre précis. C’est un livre écoresponsable par son rythme. Il ne participe pas à notre monde de fou. […] Je voulais résister à la vitesse, à toute forme de pression », écrit-il.

Ce qui se dégage, de manière générale, à la lecture de ses échanges avec les patients, est la nécessité qu’ils éprouvent de renouer avec un temps déployé en dehors des impératifs de productivité. Cette époque qui nous pressurise n’est pas bénéfique pour nous.

« Le rapport au monde et à la productivité qu’on a mis sur pied ne profite qu’à ceux qui s’enrichissent, constate-t-il. Plusieurs souffrent des impératifs de vitesse, de surproduction et de suractivité auxquels nous sommes soumis. Depuis quelques années, je fais la corrélation entre l’exploitation de nos ressources humaines et naturelles.

« On tire le plus de pétrole qu’on peut de chaque être humain. C’est bien beau les vacances, mais il faut aussi se poser la question de manière plus globale sur le rythme et le sens de tout ça. On se dit qu’on payera la note plus tard, physiquement, émotivement et économiquement. Mais cette façon de vivre n’est pas viable à long terme. »

Nicolas Lévesque se dit pourtant optimiste : « Chaque fois qu’un être humain va bien, ça se répercute sur les autres. Je crois à un nouveau modèle d’humain plus libre, humble et qui incarne le changement. »

Réparer les vivants

Parmi ceux qui ne vont pas bien et dont la santé mentale a été fortement mise à mal au cours de la dernière année, il y a les jeunes. Déjà ébranlés par le repli occasionné par l’adoption des mesures sanitaires, ils ont eu à composer cet automne avec une augmentation de la violence, des menaces et la présence d’armes dans leurs écoles, un lieu où la sécurité psychique devrait aller de soi. Comment prendre soin d’eux ? Comment les aider à aller mieux ?

« Malgré leur besoin de se détacher de nous, ils ont encore besoin de se faire rassurer. La société actuelle met beaucoup de pression sur la sphère privée. Les parents ont, plus qu’avant, la responsabilité de protéger la sécurité affective de leurs enfants, observe celui qui est aussi père de deux adolescents. Nos jeunes ont besoin de sentir que même si le monde va mal, ils peuvent continuer à jouer. Avant, il était surtout question d’assurer leur sécurité physique : manges-tu trois repas par jour, ton père a-t-il un job ? Maintenant on est ailleurs : OK, tes parents ont un travail, mais sont-ils anxieux ? Est-ce qu’ils te transmettent que le monde va bien ? On ne peut pas jouer quand on a peur, qu’on est inquiet et dans la vigilance. Une partie de l’enfance et de l’adolescence de nos jeunes est dérobée par l’anxiété. Ça fait vingt ans que je pratique mon métier et je le vois beaucoup plus qu’avant. »

Assis dans ce bateau qui prend l’eau, peut-on encore se permettre de faire la fête, de célébrer Noël et de porter un toast à la nouvelle année qui vient ?

« La pandémie, ce n’est pas la guerre, on n’est pas dans une dictature. On vit dans un Québec qui va aussi bien que mal. On a le droit d’avoir le cœur à la fête, même si on est privés de plein de choses, inquiets pour l’environnement, les arts de la scène, la hausse du prix des loyers… On a le droit d’avoir des émotions mixtes et contradictoires. La réalité est complexe, parfois violente, on ne peut faire abstraction des enjeux actuels. Et la vie humaine est fragile. On l’avait un peu tenue pour acquise, mais en ce moment, nous sommes sensibles et attentifs à cette fragilité. C’est peut-être l’un des plus beaux constats qu’on puisse faire. »

Les voeux de Nicolas Lévesque

– Revenir à des rituels moins religieux, accordés au rythme de la nature. Le 24 décembre, on pourrait célébrer le solstice d’hiver, les forces de la nuit, ce qui relève du rêve, de l’intime, du dedans. À l’inverse, la Saint-Jean-Baptiste serait une fête du dehors, de la socialité et du soleil.

 

– Avant, on avait inventé l’idée que Dieu nous regardait vivre. Aujourd’hui, on l’a remplacé par l’oeil des réseaux sociaux. Quelqu’un nous observe et dit « I like, je valide ce que tu vis ». Je nous souhaite plus d’indépendance face à ce regard-là.

 

– Je pense que l’avenir est dans l’humilité. L’essentiel reste dans l’ombre et je nous souhaite d’apprendre à valoriser un engagement moins spectaculaire, parfois invisible, mais qui fait une réelle différence et contribue au bien commun.

 

Ptoma Un psy en chute libre 

Nicolas Lévesque, Varia, Montréal, 2021, 186 pages



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