Mémoires d’enfant soldat

Victor del Arbol raconte l’horreur vécue en Ouganda par les jeunes victimes de Joseph Kony.
Photo: Actes Sud Victor del Arbol raconte l’horreur vécue en Ouganda par les jeunes victimes de Joseph Kony.

« Quel mal pouvons-nous supporter sans être brisés intérieurement ? Et quelle part de ce mal sommes-nous capables d’infliger à d’autres sans nous émouvoir ? » se demande Isaïe, ex-enfant soldat de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) et narrateur d’Avant les années terribles, roman dense et sombre de Victor del Arbol. Rompu aux polars, l’auteur catalan met à profit ses études en histoire pour faire revivre de l’intérieur l’époque où Joseph Kony, dit le Messie sanglant, fomentait un coup d’État contre l’Ouganda depuis le Congo.

Ayant immigré à 17 ans en Espagne, dans les années 1990, Isaïe tient aujourd’hui un petit atelier à Barcelone où il répare des vélos. Avec sa compagne, Lucia, ils attendent leur premier enfant. Lorsqu’un ancien compagnon d’armes le convainc de retourner à Kampala, en Ouganda, afin de participer à une conférence sur la réconciliation nationale, il comprend trop tard qu’on l’a piégé.

Relaté en deux temps — la jeunesse d’Isaïe et son retour à l’âge adulte en Ouganda —, Avant les années terribles est à la fois un cruel récit d’apprentissage, un sanglant drame de guerre, un haletant jeu du chat et de la souris et une fulgurante descente dans les abîmes de l’âme humaine. Dans ce roman de l’enfance assassinée, où Isaïe dévoile comment l’impitoyable Kony et ses sbires transformaient les garçons en machines à tuer, comme Joel, son frère de neuf ans, et les filles en esclaves sexuelles, comme Lawino, fille d’un journaliste assassiné pour ses idées, le narrateur ne cesse de poser des questions auxquelles il ne trouve pas de réponse. « Je repose la question : que gagnent les adultes qui volent des enfances ? Quelle sorte de trou prétendent-ils combler ? »

Ayant pour livre de chevet Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad, le jeune Isaïe tente de comprendre à travers le personnage de M. Kurtz, ce monstre qu’incarna Brando dans Apocalypse Now, de Coppola, les motivations de ses bourreaux. Se livrant lui-même à l’introspection, il s’accroche à ses souvenirs heureux afin de préserver la parcelle d’humanité qui subsiste en lui malgré l’horreur dont il est à la fois victime, témoin et responsable. Un lent chemin vers la résilience au subtil pouvoir évocateur.

  

Avant les années terribles

★★★ 1/2

Victor del Arbol, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, Actes Sud, Paris, 2021, 397 pages

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