Romans-fleuves russes

Après «Zouleikha ouvre les yeux», sur le destin d’une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation soviétique dans les années 1930, Gouzel Iakhina s’intéresse à un autre monde perdu: celui des Allemands de la Volga.
Photo: Georgui Kardava Après «Zouleikha ouvre les yeux», sur le destin d’une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation soviétique dans les années 1930, Gouzel Iakhina s’intéresse à un autre monde perdu: celui des Allemands de la Volga.

Après Zouleikha ouvre les yeux (Noir sur Blanc, 2017), un premier roman qui racontait le destin d’une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation soviétique dans les années 1930, Gouzel Iakhina s’intéresse à un autre monde perdu : celui des Allemands de la Volga.

Venus s’installer à l’invitation de la tsarine Catherine II (elle-même Allemande) dans les environs de l’actuelle Saratov, le long du grand fleuve russe, ils seront des centaines de milliers à y conserver leur langue et leur culture jusqu’au milieu du XXe siècle. Jusqu’à ce qu’en 1941, par crainte que les Allemands locaux ne prennent parti pour l’armée nazie et que Staline n’organise la déportation massive de tous les Allemands de la Volga vers la Sibérie et le Kazakhstan…

Enseignant de l’école primaire du petit village isolé de Gnadenthal, Jakob Ivanovitch Bach est un homme rêveur et solitaire. Invité à venir enseigner l’allemand à une jeune fille, Klara, vivant avec son père sur une ferme isolée de l’autre côté du fleuve, Bach en tombera amoureux. Le père disparu, ils vont s’installer en autarcie dans l’isba, vivant heureux en communion avec la nature, loin des humains et de l’Histoire.

Jusqu’à ce que le chaos de la révolution russe finisse par les rattraper : Klara sera violée et mourra en accouchant d’une petite fille, Anntche. Une enfant qui va devenir la raison de vivre de Bach, qui survivra en rédigeant d’étranges contes prophétiques pour un dirigeant communiste local avant d’être rattrapé par la réalité — et par Staline.

Dans Les enfants de la Volga, Gouzel Iakhina mêle ici habilement à l’Histoire une trame folklorique, piquée d’un soupçon de réalisme magique, de personnages colorés et attachants. Un roman magnifique et généreux, ample et fluide, comme le grand fleuve russe qui borde ces histoires de vie, d’amour et de mort.

Iouri Bouïda en toute liberté

Un saut dans le temps d’une cinquantaine d’années nous fait atterrir dans le Moscou des années 1990, avec son décor de Far West postsoviétique, fait de débrouille, de capitalisme sauvage et de pénuries chroniques.

Avec la verve contagieuse qu’on lui connaît déjà, Iouri Bouïda (Voleur, espion et assassin, La fiancée prussienne et autres nouvelles, Gallimard, 2018 et 2005) fait revivre ces années à travers les hauts et les bas d’un jeune journaliste et écrivain en herbe débarquant dans la capitale, le 22 août 1991. « Je suis un sous-locataire, dans la vie comme dans la littérature », explique Stalen Igrouïev, un narrateur qui craint d’être flanqué à la porte à tout moment et nous raconte ses aventures galantes et son apprentissage de la littérature.

Au début de la vingtaine, avec l’envie de recommencer et l’idée d’écrire un grand livre, Stalen arrive à Moscou avec un peu d’argent et une lettre de recommandation de son grand-père pour une amie, Phryné, qui va l’héberger et le prendre sous son aile (au propre et au figuré).

Rédactrice dans une maison d’édition, cette femme raffinée et cultivée, d’une trentaine d’années de plus que Stalen, va devenir à la fois initiatrice, muse et compagne.

Rythmé de saillies drôles et d’intelligence, avec un brin de picaresque (et des fleuves de vodka), Les aventures d’un sous-locataire déborde de tirades sur la littérature et sur l’esprit russe. Entre le tragique et le truculent, Iouri Bouïda livre un petit bijou, amoureux et touchant, libre et irrévérencieux.

 

Les enfants de la Volga

★★★ ​1/2

Gouzel Iakhina, traduit du russe par Maud Mabillard, Noir sur Blanc, Paris, 2021, 480 pages
 

Les aventures d’un sous-locataire

★★★ ​1/2

Iouri Bouïda, traduit du russe par Véronique Patte, Gallimard, Paris, 2021, 456 pages

À voir en vidéo