Le règne du jour en kaléidoscope

Le livre d’Alessandro Baricco regroupe des articles épars publiés sur une période de près de 20 ans, offrant le spectacle d’un monde étonnant et familier.
Photo: Francesca Mantovani Le livre d’Alessandro Baricco regroupe des articles épars publiés sur une période de près de 20 ans, offrant le spectacle d’un monde étonnant et familier.

Paru en 2016, mais traduit en français cette année seulement, Le nouveau barnum regroupe des articles épars publiés par Alessandro Baricco sur une période de près de 20 ans. Qualifiée par Baricco lui-même de « gros livre sur notre temps », l’anthologie constitue une somme impressionnante, voire vertigineuse, notamment au regard de la diversité des sujets abordés et de la cohérence de la vision qui la sous-tend.

Présentés hors chronologie, les quelque 70 textes du livre offrent le spectacle d’un monde étonnant et familier. La pandémie a irrémédiablement fait basculer cet univers dans un passé qui paraît déjà lointain. Mêlant critiques, descriptions sportives, mémentos, récits de voyage, chroniques politiques et billets d’humeur, Baricco fait la part belle aux enquêtes de terrain, suivant l’adage voulant qu’il faille voir pour croire.

Sous le couvert de la description, l’auteur s’attache à décortiquer les juxtapositions en apparence irréconciliables, qui imprègnent la trame de la réalité contemporaine. Il souligne que peuvent aller de pair, en un même endroit et en même temps, des traditions aussi raffinées que celle du concert symphonique et une vie politique — donnant l’Autriche du leader d’extrême droite Jörg Haider en exemple — marquée au sceau de l’intolérance primaire. Dans le même ordre d’idées, les catégories du Nouveau barnum sont poreuses, les analogies sportives frayant leur chemin jusque dans l’oraison funèbre au célèbre sémioticien Umberto Eco.

Cherchant à montrer l’envers de ce que le commun considère comme donné, Alessandro Baricco révèle ses propres contradictions. À l’égard de la « haute culture » du passé, l’auteur adopte une attitude étrangement ambivalente, entre le désir sincère d’inscrire dans la vie d’aujourd’hui des productions qu’il juge au moins assez intéressantes pour leur consacrer un article — il le fait magnifiquement bien — et la peur adolescente de se voir socialement déclassé au rang de nerd. Fécond la plupart du temps, son populisme, qui s’en prend à juste titre aux tours d’ivoire, ne l’empêche pas de louer les excentricités de la classe médiatique privilégiée à laquelle il appartient et de faire montre d’une certaine complaisance face au succès et à l’argent.

Cachée à la toute fin, la clé de l’ouvrage se trouve dans un texte postdaté de 2026. Du futur, Baricco y décrit la transformation en cours de la psyché collective par les outils de communication modernes. Dans cette nouvelle configuration, les trésors de l’expérience humaine ne se trouvent plus en profondeur, mais bien à la surface, au vu et au su de tous. Suivant ce mode d’appréhension, le lecteur est invité, a posteriori, à circuler à sa guise entre les textes et à faire émerger le sens des figures formées par les points qu’il aura choisi de relier entre eux. Mais en un tel parcours « asymétrique » des textes, la subtile organisation formelle du livre, inspirée de celle des Villes invisibles d’Italo Calvino, échapperait au lecteur. Doit-on croire Baricco lorsqu’il affirme que le temps de la profondeur est révolu ?

 

Le nouveau barnum

★★★★

 

Alessandro Baricco, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, Paris, 2021, 480 pages

À voir en vidéo