«Sans refuge»: s’ancrer dans le monde en trois temps

La prose de Maryse Andraos se révèle dans un premier roman nourri d’instantanés poétiques.
Photo: Justine Latour La prose de Maryse Andraos se révèle dans un premier roman nourri d’instantanés poétiques.

En 2018, Maryse Andraos remportait le Prix de la nouvelle Radio-Canada avec Sans refuge, un texte à la prose fragmentée, poétique et crue. Son premier roman, du même titre, reprend une version remaniée de la nouvelle et pousse plus loin, notamment par l’exploration de nouveaux personnages, une réflexion sur la jeunesse, où le pouvoir émancipateur de la liberté se heurte aux vicissitudes de quêtes identitaires.

C’est Naïma qui est au cœur de ce roman. Femme « flottante, à moitié engagée dans l’instant », elle multiplie les engagements — politiques, professionnels, amoureux —, cherchant dans ces ancrages une façon de s’arrimer au présent. Quelque chose de la vie lui échappe, à commencer par elle-même : « Naïma fume un demi-paquet par jour, fait mourir toutes ses plantes, cuisine à peine — et elle voudrait faire germer de la luzerne pour ses salades. Il se demande combien elle a de personnalités en réserve ; de toutes, quelle est celle qui se rapproche le plus de la vérité. »

Dans son sillon, on s’invite dans la banlieue de son adolescence, sur l’archipel des îles de la Madeleine et dans les montagnes d’Islande, découvrant une route parsemée de ronces qui ne manque pas de l’égratigner : « L’automne et l’hiver se sont succédéderrière ta fenêtre — les feuilles pleuvaient des arbres, morts dehors, vivants à l’intérieur — ; tu attendais que ça passe, casseroles accumulées sur les comptoirs. »

La narration à la deuxième personne induit un clivage entre Naïma et ses propres aspirations, qu’elle peine à nommer. Ce point de vue narratif permet aussi d’offrir une parole aux personnages évoluant à ses côtés qui, plus que simples satellites, se dévoilent dans leurs paradoxes.

Ainsi, par les trajectoires d’Ariane et de Nathan, amours de passage, de Delphine, inspirante amie d’enfance, et de son copain Simon, le roman incarne diverses expériences de la jeunesse, au moment où elle arrive au point de bascule de l’âge dit adulte. Les premiers poursuivent leurs idéaux, mais Delphine et Simon, désormais parents, se délitent sous les responsabilités : « [Leur] maison, on dirait Montréal en été, avec des obstacles et de la frustration partout. »

On aurait pris encore plus de leurs dérapages et de leur intimité, mais c’est déjà un tour de force, dans un premier roman, d’avoir des personnages secondaires aussi bien incarnés. La prose de Maryse Andraos est attentive, déclinée en autant de fragments qui ne semblent garder que l’essentiel. Il en résulte une poésie de l’instantané : « Tu baisses la tête vers le liquide au fond de ta tasse, ton visage et l’arbre voisin s’y reflètent : un portrait en noir et blanc, irisé, comme de l’essence mêlée à l’eau. »

Tessons de vie, mythologies d’hier et conquêtes d’à venir, ce premier roman prometteur demeure fidèle au schéma du voyage initiatique. Or, à l’instar de la plume de l’autrice, même la résolution du récit porte une singulière sagesse : « Mais peut-être que la véritable maladie réside dans l’illusion selon laquelle on sera, un jour, réparée ; peut-être faut-il moins guérir de la souffrance que de l’idée de la guérison. »

Extrait de « Sans refuge »

« Tu te couches dans le paysage et tu disparais. Tu deviens la prairie attendant la morsure des chevaux ; si les nuages te regardent, c’est toi leur ciel. Près de toi repose ta besace lourde de cailloux, de tessons de bouteilles recrachées par les marées, de crânes et de plumes d’oiseaux — traces du réel cumulées pour te rappeler que tu en fais partie. »

 

Sans refuge

★★★ 1/2

Maryse Andraos, Cheval d’août, Montréal, 2021, 184 pages



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