Éric-Emmanuel Schmitt et l’homme de huit mille ans

«Cette idée me traverse à 25 ans, c’est d’ailleurs l’âge dans lequel j’ai figé Noam, mais à 25 ans, je me rends compte que je suis capable d’avoir l’idée mais incapable de la réaliser. Au fond, cette idée est devenue un programme. Un programme de vie », explique l’auteur Éric-Emmanuel Schmitt.
Photo: CYRIL MOREAU BESTIMAGE «Cette idée me traverse à 25 ans, c’est d’ailleurs l’âge dans lequel j’ai figé Noam, mais à 25 ans, je me rends compte que je suis capable d’avoir l’idée mais incapable de la réaliser. Au fond, cette idée est devenue un programme. Un programme de vie », explique l’auteur Éric-Emmanuel Schmitt.

Si Émile Zola avait raconté le Second Empire en vingt tomes à travers le destin d’une famille, Les Rougon-Macquart, Éric-Emmanuel Schmitt s’est donné comme défi de raconter l’histoire de l’humanité dans une épopée de huit tomes sur les traces d’un homme immortel, Noam, qui n’est pas sans rappeler le Noé de l’Ancien Testament.

« Oui, oui, moi je ne veux pas raconter une société, mais plusieurs, et pas raconter une nation, comme le font souvent les cycles romanesques historiques, mais plusieurs. Oui, oui, c’est de la folie pure, mais parfois, il faut suivre sa folie plutôt que sa raison quand on est créateur », confie le romancier joint chez lui à Bruxelles.

Né à l’ère néolithique dans un village lacustre, Noam, fils de Pannoam, « magnifique pervers narcissique », se réveille de nos jours au Liban où il rejoint bientôt un groupe de survivalistes. Quelque huit mille ans auparavant, Noam est devenu immortel, à l’instar de Noura, l’amour de sa vie, et de son demi-frère Derek, humilié et maltraité par Pannoam.

« Généralement, les immortels dans la littérature sont plutôt des monstres, des vampires. Noam, c’est un homme qui se découvre avec des désirs d’homme et presque un sens de sa finitude. Noura sera affectée en découvrant qu’elle ne peut pas donner la vie, mais quelle que soit l’époque où elle vivra, elle échappera aux conditionnements qu’on impose aux femmes. Quant à Derek, c’est une victime devenue bourreau. Bien sûr, ils vont d’abord s’en réjouir et puis finalement, l’immortalité s’avérera un très, très lourd fardeau, voire une condamnation. J’écris tout ce gros roman pour apprivoiser ma mortalité et amener la lectrice ou le lecteur à aussi apprivoiser la sienne et à se dire, à l’issue de ces milliers de pages, que finalement, c’est une chance d’être mortel. »

Au récit raconté au présent par un narrateur omniscient et aux souvenirs de Noam narrés au passé s’ajoutent d’importantes notes infrapaginales qu’il ne faudrait surtout pas ignorer. Dans ces notes aussi passionnantes que son propre récit, Noam raconte notamment ses rencontres avec les grands de ce monde, dont Eschyle, Platon, Diderot, Rousseau, Einstein.

« J’y donne quelques rendez-vous pour l’avenir, c’est-à-dire que j’ai construit un roman de 5000 pages avec des ramifications. J’espère que j’arriverai à faire se rejoindre tous les détails. Ces notes, c’est Noam qui, ayant traversé les siècles, prend du recul, nous donne rendez-vous ou nous montre ce que devient une idée, un objet, etc. C’est très jouissif d’écrire ces notes. »

C’est d’ailleurs en rédigeant sa thèse de doctorat en philosophie sur Diderot et la métaphysique que lui est venue l’envie de se lancer dans cette folle épopée sur l’humanité.

« Cette idée me traverse à 25 ans, c’est d’ailleurs l’âge dans lequel j’ai figé Noam, mais à 25 ans, je me rends compte que je suis capable d’avoir l’idée mais incapable de la réaliser. Au fond, cette idée est devenue un programme. Un programme de vie. Sur deux plans. D’un côté, il y a l’étude de l’histoire, de l’économie, de la sociologie, etc., pour arriver à avoir une vision d’ensemble et le goût de certains détails qui seraient révélateurs pour tout un travail purement intellectuel. D’un autre côté, il y a un travail d’écrivain, d’artiste pour développer son souffle, pour être capable un jour de prendre cette grande respiration et de partir dans un roman de 5000 pages, pour gagner confiance dans ma plume. Finalement, chaque livre que j’écrivais était, bien sûr, une fin en soi, mais c’était aussi un tremplin ; chaque fois, je me disais que j’élargissais un peu ma palette. J’étais un peu comme un sportif qui s’entraînait pour la grande épreuve. »

Voyager à travers le temps

Dans les deux premiers tomes de La traversée du temps, « Paradis perdus » et « La porte du ciel », Éric-Emmanuel Schmitt revisite des pans de l’histoire qui nous ont été transmis non seulement par les historiens, mais par les livres de l’Ancien Testament, c’est-à-dire le déluge et la construction de la tour de Babel.

« Nos mentalités ont été formées par ces structures mythologiques dans laBible, tels les frères ennemis, la démesure humaine, les cataclysmes. Ce sont des prototypes de nos pensées. Pour moi, c’était très important de repartir aux racines de cette époque parce que raconter l’histoire, c’est pas seulement raconter les textes historiques, les inventions techniques et l’élaboration des civilisations. Raconter l’histoire, c’est aussi raconter l’histoire des idées, comment elles se forgent, comment des récits deviennent fondateurs et visent des individus et des sociétés ensemble. »

De cette manière, La traversée du temps devient une forme de devoir de mémoire envers ces textes sacrés de moins en moins lus ou consultés d’une génération à l’autre : « Pour moi, il était très important de raconter d’une façon différente, plus matérialiste, des événements bibliques. Par exemple, le déluge, j’en fais le déluge historique qui a eu lieu lorsque la Méditerranée a débordé dans les plaines de l’Ukraine et a formé la mer Noire, ce qui a sans doute traumatisé les populations de l’époque. Les textes sur le déluge qu’il y a eus en Mésopotamie avec Gilgamesh et ceux dans la Bible en sont sans doute des échos. Les gens ignorent de plus en plus la Bible, qu’on la dédaigne religieusement ou spirituellement, c’est la liberté de chacun, mais on ne peut pas la dédaigner culturellement, on est faits de ça. La Bible est un roman qui ne cesse de s’écrire. Ici avec Noam, un autre rédacteur. »

Tandis qu’il accompagne Noam à travers les siècles et les millénaires, Éric-Emmanuel Schmitt rappelle que chaque découverte ou chaque invention vient avec son revers.

« Je suis toujours sur le fil du rasoir quand je considère le progrès. D’un côté, il y a avancée, de l’autre, il y a abandon. Chaque invention modifie la carte humaine avec du bien et du mal. Tout est terrible et merveilleux. L’originalité de cette traversée du temps, c’est que je regarde notre présent à partir d’un très lointain passé pour faire apparaître des moments où se sont installées certaines structures qui nous occupent, et puis peut-être aussi dire qu’on a perdu des choses. C’est vrai que je suis un peu un disciple de Jean-Jacques Rousseau. »

Rousseauiste ou pas, le romancier et philosophe n’est certes pas nostalgique ni passéiste.

« Dans le tome suivant, “Le soleil sombre”, qui va être consacré à l’Égypte antique, je mets en résonance le transhumanisme de la Silicon Valley avec les rites de la mort des pharaons, cette obsession de la survie. Jusqu’au bout, je m’étonnerai et m’émerveillerai de la modernité et du génie humain. En fait, j’ai envie d’être de toutes les époques, pas d’une époque », conclut-il.

La traversée du temps, tome I

Éric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, Paris, 2021, 564 pages

La traversée du temps, tome II

​Éric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, Paris, 2021, 586 pages

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