Un monde de fausses évidences

Les affaires les plus tordues se cachent bien souvent sous un amas de preuves accablantes.
Photo: iStock Les affaires les plus tordues se cachent bien souvent sous un amas de preuves accablantes.

Il y a déjà une douzaine d’années que paraissait en français chez Gallmeister le premier roman de Craig Johnson, Little Bird (traduction de The Cold Dish). Quatorze autres gros romans et une bonne dizaine de nouvelles racontant les enquêtes du shérif Walt Longmire ont suivi — sans parler de la série télévisée — et, réjouissons-nous, plusieurs n’ont toujours pas été traduites. Mais, disons-le tout de suite, ce Western Star (publié en anglais en 2017), qui vient tout juste de s’ajouter à la saga Longmire, vous laissera à bout de souffle.

C’est un roman complexe tant par sa structure, qui s’articule parallèlement en deux temps, que par ce qu’il laisse en suspens. On retrouve ici Longmire et sa bande à Cheyenne, où habite maintenant sa fille Cady, alors qu’il vient assister, comme tous les quatre ans, à une séance du Comité des libérations conditionnelles de l’État. En parallèle, abruptement, se superpose du coup un autre Longmire beaucoup plus jeune tout juste de retour du Vietnam et qui vient d’être engagé comme adjoint par le shérif Lucian Connally.

Et nous voilà en 1972 au moment où Connally invite Walt au voyage annuel de l’Association des shérifs du Wyoming sur le légendaire Western Star qui fait l’aller-retour Cheyenne-Evanston pour l’occasion. C’est à la fin de ce voyage pour le moins tumultueux sur le train mythique que Longmire a fait emprisonner le dangereux criminel qui depuis demande, tous les quatre ans, une libération conditionnelle.

L’essentiel du récit se déroule durant ce voyage, où Longmire affrontera un boucher sanguinaire « inopiné », disons, tout en jouant au piano des « spirituals » et même des passages du Concerto pour la main gauche en ré majeur de Maurice Ravel. Mais c’est néanmoins dans le présent que s’imposera le plus terrible des défis auxquels a jamais fait face notre shérif préféré. On vous laisse découvrir l’ampleur de la chose…

La profondeur du récit, l’élégance et la souplesse de l’écriture — et de la traduction de Sophie Aslanides — tout comme la force des personnages font de cette double histoire une des plus solides de toute l’œuvre de Craig Johnson. Un incontournable à situer sur le même plan que le troublant Tous les démons sont ici.

Piégé

Mickey Haller, l’avocat à la Lincoln et demi-frère d’Harry Bosch, est vraiment dans de sales draps : on vient de découvrir un cadavre dans le coffre de son auto, et les preuves irréfutables n’en finissent plus de s’accumuler contre lui. C’est la « cata », comme disent les cousins. Bien vite, Haller comprend qu’il a été piégé, mais par qui ? Et surtout : pourquoi ? Il doit trouver la réponse rapidement parce que la procureure de l’État a monté un dossier accablant ; persuadée de sa culpabilité, elle s’est juré d’avoir enfin sa peau.

Heureusement, il n’est pas seul : Harry Bosch et tous les collaborateurs habituels de Haller se lancent à la recherche de témoins ou d’éléments pouvant affaiblir la position de l’accusation. Ce sera difficile parce que l’avocat a été arrêté et doit travailler de l’intérieur de la prison et, surtout, la preuve semble écrasante. Mais ils y arriveront, avec beaucoup d’efforts. En fouillant du côté de la victime, un escroc que Haller a défendu à quelques reprises.

Après quelques fausses pistes, ils découvriront enfin un pot aux roses aux dimensions insoupçonnées. Toute l’affaire repose en fait sur une colossale arnaque à laquelle le FBI s’intéresse aussi ; son intérêt, non déclaré mais bien réel, expliquerait d’ailleurs que le Bureau laisse Haller jouer le rôle du bouc émissaire… On ne vous en dit pas plus.

Ce sixième roman de la série Mickey Haller est comme tous les autres un courtroom novel que l’on pourrait traduire par « roman de prétoire ». Il révèle surtout, pour ceux qui ne le savaient pas, la grande connaissance qu’a Michael Connelly du système judiciaire américain — il était chroniqueur judiciaire au Los Angeles Times avant de se mettre à écrire des polars. Cette fois-ci, il a choisi de décrire dans le détail toutes les tracasseries légales auxquelles doivent se soumettre l’accusation et la défense, tout comme les astuces de chacune des parties pour les contourner… ce qui alourdit considérablement la progression de l’enquête et la lecture.

Mais Michael Connelly est un vieux pro et il construit son récit sur des personnages avant tout crédibles, quelle que soit leur allégeance ; Mickey Haller lui-même en devient presque sympathique. C’est ainsi que, encore une fois, et malgré quelques longueurs pas seulement procédurales, il parvient à raconter une histoire solide bien rendue par la traduction de Robert Pépin.

Quand on sait faire…

L’innocence et la loi

★★★ ​1/2

Michael Connelly, traduit de l’anglais par Robert Pépin, Calmann-Lévy « Noir », Paris 2021, 484 pages
 

Western Star

★★★★

Craig Johnson, traduit de l’anglais par Sophie Aslanides, Gallmeister, Paris 2021, 372 pages

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