Déplacer des montagnes

Si la montagne l‘habite depuis longtemps, l’écrivain n’en avait auparavant jamais fait la matière de ses livres. «Je ne trouvais pas la forme pour parler de ça», confie-t-il.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Si la montagne l‘habite depuis longtemps, l’écrivain n’en avait auparavant jamais fait la matière de ses livres. «Je ne trouvais pas la forme pour parler de ça», confie-t-il.

On peut l’apercevoir parfois, sur les réseaux sociaux, en compagnie de l’écrivain voyageur Sylvain Tesson, harnaché sur une falaise, dans un couloir, à flanc de montagne ou enjambant une balustrade sur la façade d’un immeuble, sourire aux lèvres.


C’est un homme aux mille vies. Médecin, pionnier de l’ONG Médecins sans frontières, attaché culturel et ambassadeur de France, académicien (depuis 2008 au fauteuil d’Henri Troyat), romancier à succès, il cultive également une passion pas très secrète : la montagne.

Rien d’étonnant à ce que Jean-Christophe Rufin fasse de la haute montagne le cadre de son 18e roman, Les flammes de pierre, et que cette passion soit aussi le sujet d’un recueil d’entretiens avec Fabrice Lardreau qui vient de paraître, Montagnes humaines.

Si la montagne l‘habite depuis longtemps, l’écrivain n’en avait auparavant jamais fait la matière de ses livres. « Je ne trouvais pas la forme pour parler de ça », confie Jean-Christophe Rufin, attrapé à Paris après un séjour au Mexique en lien avec un prochain livre. Preuve que sa passion pour la montagne est sans sommeil : l’écrivain en a profité pour faire l’ascension de l’Iztaccíhuatl, un volcan endormi qui culmine à 5215 m d’altitude.

« La grande époque héroïque des Frison-Roche [guide de haute montagne et auteur célèbre de Premier de cordée] étant un petit peu lointaine maintenant, poursuit-il, la littérature de montagne de ces dernières années était plutôt consacrée à des accidents, les gens qui tombent dans des crevasses, etc. Je n’avais pas envie de parler de ça. Je n’avais pas envie de ne montrer que la face tragique de la montagne. Et je n’ai jamais fait non plus d’exploit. Finalement, j’ai dû attendre de découvrir cette histoire pour que ça serve de support pour parler de la montagne. »

Découverte à 19 ans, quand il était étudiant en médecine, la haute montagne est lentement devenue une véritable passion. Mais c’est chez lui, explique-t-il, une passion qu’il a gardée à des dimensions raisonnables. « C’est-à-dire que je ne suis pas devenu fou, en tout cas je ne crois pas », dit-il en riant. « Il y a la passion raisonnable, si on veut, et il y a celle qui vous tue. Et ça, heureusement, j’en ai été préservé. »

Basé en partie sur une histoire qu’un ami lui a un jour racontée, Les flammes de pierre est une histoire d’amour assez fine entre deux êtres que la montagne réunit et éloigne tout à la fois.

Guide de montagne à Chamonix, au cœur du massif du Mont-Blanc, Rémy enchaîne les rencontres amoureuses. Telle une sorte de « gigolo des neiges », il préfère les conquêtes faciles (et saisonnières), mais aussi les voies fréquentées — contrairement à son frère, alpiniste de haut niveau. Jusqu’au jour où il aura le coup de foudre pour Laure, une cliente néophyte qui travaille à Paris dans la haute finance.

C’est un gouffre qui sépare les deux amoureux. Les flammes de pierre explore le chemin rocailleux qu’ils devront faire l’un vers l’autre.

« Pour parler de la montagne et surtout des rapports qu’on a avec la montagne, je me suis dit petit à petit, poursuit Jean-Christophe Rufin, que la meilleure manière était d’en parler à travers une histoire d’amour. Et j’ai trouvé cette forme romanesque, parce qu’au fond, c’est une histoire à trois. » Un homme, une femme et la montagne. Leur relation entre eux et celle qu’ils entretiennent avec la montagne évoluent en parallèle.

Et on a parfois l’impression, au fil du roman, que la passion pour la montagne et la passion amoureuse peuvent être aussi dangereuses l’une que l’autre. « En montagne ou en amour, si on est sincère, on s’engage complètement », ajoute l’écrivain de 69 ans, qui souligne aussi qu’on appelle « course engagée » une course en montagne qui vous prive de toute possibilité de retraite. Ce qui n’est jamais sans risques.

Né en 1952 à Bourges, dans les plates étendues de l’ancienne province du Berry au centre de la France (« Les pays plats et souvent brumeux sont mon écosystème naturel », avoue-t-il dans les entretiens), c’est après l’attribution du Goncourt à Rouge Brésil (Gallimard, 2001) que l’écrivain a fait l’acquisition d’un chalet à Saint-Nicolas-de-Véroce, près de Saint-Gervais-les-Bains. Il y passe désormais la moitié de l’année et y écrit la plupart de ses livres.

La vue qu’il possède sur le mont Blanc est stupéfiante, épique. « J’aime le paysage de montagne, raconte l’auteur de L’Abyssin, l’effet d’être coupé du monde une partie de l’année. Il y a aussi ce rythme très très fort des saisons avec des étés chauds et des hivers très froids. C’est quelque chose dont j’ai besoin. »

« Je m’y sens à la fois chez moi et loin de mes origines. Ce sentiment d’étonnement renouvelé, cette altérité profonde donnent un charme particulier à mes séjours là-bas », raconte-t-il à Fabrice Lardreau, évoquant un « sentiment d’étonnement renouvelé » face à ce paysage qui change tout le temps.

« J’ai été imprégné depuis des années de ces lieux, de ces ambiances et de ces lumières. Et tout ce roman, si vous voulez, est un prétexte pour faire une sorte de chant, d’hommage à la montagne. Ça vient de tout ce que j’ai autour de moi. »

À ses yeux, c’est un décor qui offre le « supplément d’âme » qu’il faut, d’un point de vue littéraire, pour changer un sujet en intrigue. « La montagne vous confronte à des choses très profondes, reconnaît Jean-Christophe Rufin. La mort, le danger, les privations. On peut avoir faim, avoir froid, avoir soif. Toutes ces choses qui sont mises à l’écart par le monde habituel, le monde des villes, si vous voulez, sont là. En face de ça, vous sentez vos vulnérabilités. Vous vous situez mieux dans l’univers, dans le monde. Parce que vous n’avez plus l’illusion que vous donne la vie sociale de contrôler tout, d’être à l’abri de tout. Quand vous êtes dans ces mondes d’alpinisme, l’âme est à nu, d’une certaine façon. Elle est mise à l’épreuve tout le temps. »

Quelque part dans le roman, un personnage parle de l’univers de la montagne comme étant celui de la « liberté absolue ».

« Je pense que c’est un des derniers lieux où, effectivement, nos sociétés autorisent une liberté qui va jusqu’à la prise de risques volontaire, croit le romancier. Tout est fait pour nous protéger, même contre nous-mêmes. Il y a très peu d’endroits où on accepte l’idée qu’on puisse prendre la responsabilité de sa vie, tout simplement. Cette liberté-là, elle n’existe peut-être qu’en mer et en montagne. »

 

Les flammes  de pierre

Jean-Christophe Rufin, Gallimard, Paris, 2021, 352 pages

Montagnes humaines Entretiens avec Fabrice Lardreau

​Jean-Christophe Rufin, Arthaud, Paris, 2021, 192 pages
 

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