La vieillesse soustraite au regard social

La vieillesse, et la marque qu’elle laisse sur nos corps, plane comme une menace, et préoccupe les femmes, même à un très jeune âge.
Photo: iStock La vieillesse, et la marque qu’elle laisse sur nos corps, plane comme une menace, et préoccupe les femmes, même à un très jeune âge.

L’image pourrait être banale. Elle est pourtant très rare. À plus de soixante ans, la mannequin Caroline Ida Ours défile sur les podiums en lingerie, offrant aux regards un corps de femme… de son âge. À quel âge devient-on vieux, ou plutôt vieille ? Le plus tard possible, semblent dire les sondages cités par Marie Charrel, dans son essai Qui a peur des vieilles ?, paru aux éditions Les Pérégrines. Pour elle, la vieillesse, et celle des femmes en particulier, sera le prochain tabou à faire éclater.

« Les femmes sorties de la période fertile sont aujourd’hui encore déconsidérées, invisibilisées, comme si leur valeur sociale diminuait en même temps que leur quantité d’œstrogènes », écrit Marie Charrel, qui est aussi journaliste économique au Monde et romancière.

En fait, la vieillesse, et la marque qu’elle laisse sur nos corps, plane comme une menace, et préoccupe les femmes, même à un très jeune âge. En France, en 2017, les soins antirides pesaient 162 millions d’euros (233 millions $CA) , et les soins du visage au sens large 274 millions d’euros (305 millions $CA).

« L’anti-âge au sens large est un marché juteux, si énorme qu’il est difficile d’en mesurer l’envergure. Certaines études estiment son chiffre d’affaires à 100 milliards de dollars annuels dans le monde », écrit Marie Charrel.

La journaliste, qui a 39 ans, est bien placée pour en parler. Elle admet avoir eu l’idée de ce livre alors qu’elle était sur le point de recevoir des injections de Botox pour effacer les rides du lion de son visage, à 37 ans. Et c’est l’image de sa grand-mère adorée et admirée, Léa, qui l’a secouée de la chaise du dermatologue en sursaut. Pourquoi donc avait-elle soudain si peur de ressembler à Léa ?

C’est vers l’âge de six ou sept ans, écrit Marie Charrel, que s’établit le « double standard » évoqué par l’écrivaine Susan Sontag. « Chez les filles, un dédoublement d’une nature particulière intervient : elles deviennent “regardées” tandis que les hommes deviennent “regardeurs” », écrit Marie Charrel.

Un œil intérieur

« Les femmes intègrent ce regard. Elles sont regardées par un œil intérieur, ce petit juge qui les accompagne, qui leur dit “tu n’es pas assez ceci ou cela”. C’est largement intériorisé », dit Marie Charrel en entrevue. Or, ce sont des femmes d’âge fertile que le regard de l’homme cherche d’abord et avant tout, dans une société dont l’histoire est ancrée dans le patriarcat.

Inutile de dire que, dans ce contexte, la ménopause apparaît pour bien des femmes comme un arrêt de mort. Pourtant, dans certaines cultures, avance Marie Charrel, la ménopause est perçue comme une phase positive dans la vie d’une femme. Chez les Mohaves, elle serait une étape vers l’épanouissement sexuel. Chez les Baruyas de Guinée, on la dit synonyme de pouvoirs accrus.

Se libérer du poids des regards a cependant des avantages. Certaines femmes y trouvent une liberté nouvelle. « Il y a des témoignages ambivalents », dit Marie Charrel. Certaines femmes apprécient une forme de copinage nouveau avec les hommes, libéré des jeux de séduction. « Nos normes sont en train de bouger », dit-elle. Dans son livre, elle cite d’ailleurs un article de la revue The Economist, paru en 2019, qui avance que « ce sont les femmes états-uniennes de plus de 70 ans qui semblent constituer le groupe le plus heureux au monde, avec un indice de satisfaction de 0,5 de plus que leurs compatriotes masculins ». Pourtant, l’écart de revenus entre les hommes et les femmes tend à s’aggraver avec la retraite.

Sororité perdue

Marie Charrel n’épargne pas les féministes françaises qui, dit-elle, n’ont pas fait de l’âgisme un combat spécifique. « À part Simone de Beauvoir, les féministes françaises se sont très peu emparées du sujet », écrit-elle dans un chapitre intitulé « La sororité perdue ».

« L’âgisme peut aussi toucher les féministes. Personne n’est totalement immunisé. Le livre de Simone de Beauvoir sur la vieillesse n’a jamais eu un poids aussi fort que Le deuxième sexe », ajoute-t-elle en entrevue. « Cela n’a jamais émergé comme l’un des grands thèmes des combats féministes ». Laure Adler, dans son livre, disait que nous sommes passés « d’une société de la transmission à une société de consommation ». « L’expérience des femmes âgées est encore largement disqualifiée, tournée en dérision, bien plus que celle des hommes », renchérit Marie Charrel.

Elle relève d’ailleurs qu’au cinéma, même les réalisatrices ont tendance à mettre en scène une majorité de jeunes comédiennes au détriment des plus vieilles.

Percées sur les réseaux sociaux

« Il y a encore du boulot, mais ça bouge doucement », admet-elle cependant. « Les représentations mettent du temps à bouger, dit-elle. Il y a des archaïsmes dans les représentations, et dans les mots. Le mot vieille a une connotation négative, de décrépitude, il n’y a pas d’équivalent masculin. Et c’est long à changer. »

Marie Charrel cite pourtant dans son livre des exemples inspirants. Il y a bien sûr les Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, ou Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants aux États-Unis. Mais sur les réseaux sociaux, l’image de la jeune femme désirable continue d’être véhiculée à grande échelle.

Pourtant, là aussi, les « vieilles » font quelques percées. « Il y a des influenceuses silver, mais il faut voir quelle influence elles ont vraiment », dit-elle.

Avec son compte Instagram fiftyyearsofawoman, Caroline Ida Ours s’est donné comme mission de « casser l’invisibilité des femmes seniors sur les réseaux sociaux ». Elle le fait pour les femmes de sa génération, mais aussi pour la suivante. « Pour qu’elles n’aient pas peur de vieillir et ne subissent pas les mêmes souffrances. »

 

Qui a peur des vieilles?

Marie Charrel, Éditions Les Pérégrines, Paris, 2021, 274 pages



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