La planète en 12 fictions indispensables

Illustration: Aless MC

Lapin, Mona Awad, Québec Amérique

Photo: Québec Amérique

D’Alice au pays des merveilles à Donnie Darko en passant par The Witch, le lapin s’avère un animal terrifiant. Ce que confirme d’ailleurs ce roman de Mona Awad où le fantastique marche délicieusement et sans complexe vers l’horreur. En scène, une étudiante en littérature, solitaire, en panne d’inspiration. Son carburant : la haine qu’elle éprouve pour un quatuor de filles qui, entre elles, se surnomment Lapin. La popularité contre l’exclusion. La solitude contre le nombre. Le combat sera féroce. Et tordu.

 
L’hôtel de verre, Emily St. John Mandel, Alto
Photo: Alto

À l’intersection de deux événements — l’effondrement d’un réseau financier pyramidal et la disparition d’une femme en mer — Emily St. John Mandel offre une fable philosophique sur les vies non vécues. Toute la beauté de L’hôtel de verre réside dans sa capacité à dénicher les pépites de poésie enfouies sous la montagne de banalités qui guident le quotidien. Les destins fissurés qui hantent ce roman se déploient en détails habilement ficelés pour mieux exposer les failles qui sous-tendent nos choix et notre mémoire.
 
Le fils de la veuve, Gil Adamson, Boréal

Photo: Boréal

Douze ans après La veuve (Boréal), lyrique western féminin relatant les aventures d’une jeune femme à la santé fragile, Mary Boulton, dans l’Ouest canadien au début du XXe siècle, l’autrice torontoise revient avec une suite aussi admirable. Tour à tour haletant western épique, prenant drame psychologi-que et sombre roman policier,
Le fils de la veuvemet en scène le grand amour de Mary, leur fils et la tutrice de ce dernier, fascinant personnage dont le sort fait cruellement écho à celui de Mary.
 


La définition du bonheur, Catherine Cusset, Gallimard
Photo: La définition du bonheur

Aux funérailles de Clarisse, Ève reçoit une clé USB du fils de cette femme qu’elle a connue tardivement. À travers le roman de Clarisse puis le récit d’Ève, Catherine Cusset tisse finement les liens unissant les destins de ces deux femmes aux caractères opposés qu’un océan sépare durant quarante ans. Dans cette fascinante chronique d’une tragédie annoncée doublée d’une brillante radiographie du désir féminin, l’autrice explore avec une redou-table lucidité la peur de l’abandon et la masculinité toxique.
 
Le malenchantement de sainte Lucy, Zsuzsi Gartner, Alto

Photo: Alto

Il y a ces gens qui attirent les confidences. Et il y a la sainte (vraiment ?) Lucy du titre. Les confessions pleuvent sur elle depuis que son cousin, mourant, lui a raconté les événements qui l’ont conduit à l’hôpital où la Mort l’attend. Tel un « mur des Lamentations en chair et en os », Lucy accueille désormais des secrets plus bizarres les uns que les autres. Mais, sous cette structure inspirée des Confessions de saint Augustin, coule une vie, celle de Lucy. Et ce qui se révèle là est poignant.
 


Le voyage dans l’Est, Christine Angot, Flammarion

Photo: Flammarion

« Pour vous, l’inceste, c’est juste un truc sexuel. Vous ne comprenez pas. Vous ne comprenez pas », écrit Christine Angot dans Le voyage dans l’Est,où elle sonde encore une fois les ténèbres de sa relation avec son père et les mécanismes familiaux, sociétaux et judiciaires qui les ont rendues possibles. Sa plume clinique, âpre, étouffante — en interrogeant les lieux communs autour du consentement — contraint à regarder en face les territoires hostiles des traumas et des tabous. D’une pertinence à glacer le sang.
 


Le dernier été en ville, Gianfranco Calligarich, Gallimard

Photo: Gallimard

Paru en 1973, jamais traduit en français, ce roman de l’Italien Gianfranco Calligarich au style intemporel et lumineux est une déclaration d’amour aigre-douce à la Rome des années 1960. Chaque mot y est à sa place, soufflé d’une voix juste, ronde et profonde pour envelopper cette histoire de lutte impitoyable entre un homme et une ville, entre les éléments et les sentiments, entre la soif et la sécheresse, entre les mots et le silence. Une petite bombe de perfection et de mélancolie urbaine. Un classique instantané.
 


Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong, Gallimard

Photo: Gallimard

Dans ce très beau récit qui prend la forme d’une lettre poétique adressée à sa mère, Ocean Vuong dit le désir,la violence et la mémoire. Avec une empathie mêlée de douceur et de crudité, hanté par le traumatisme passif de la guerre du Vietnam, l’Américain y évoque tour à tour le déchirement de l’exil, la pauvreté, la découverte du plaisir, le deuil, le désir de faire sa place au soleil, la volonté de faire entendre sa différence ; c’est le parcours d’une double émancipation, familiale et sexuelle.
 


Notre part de nuit, Mariana Enriquez, Éditions du sous-sol

Photo: Éd. du Sous-sol

Épopée familiale punk qui déboule sous l’influence occulte de Stephen King et d’Ernesto Sabato, le premier roman sanglant de l’Argentine Mariana Enriquez, qui se déroule entre 1960 et 1997, mêle fascination pour l’occulte, folklore guarani et fantômes de la dictature argentine. Combinant sexe et métaphysique, poésie macabre et maisons hantées, cette brique peut être lue aussi comme la métaphore d’un pays gangrené, aujourd’hui encore, par la corruption et les inégalités. Une expérience de lecture qui hante.
 


Changer : méthode, Édouard Louis, Seuil

Photo: Seuil

De sa Picardie natale jusqu’aux beaux quartiers de Paris, Édouard Louis raconte avec une étonnante franchise, dans ce cinquième récit autobiographique, son « parcours fracassé et aléatoire ». Tout ce qu’il a construit et gagné, tout ce qu’il a laissé derrière lui : une ville et un nom, des amitiés fortes et sa naïveté d’enfant. Il y explore avec recul sa volonté désespérée d’être « sauvé », ne cachant rien de ses efforts pour effacer les traces du passé et devenir quelqu’un — c’est-à-dire quelqu’un d’autre.
 


Les enfants de la Volga, Gouzel Iakhina, Les éditions noir sur blanc

Photo: Noir sur Blanc

Chronique qui oscille entre le conte et l’épopée, mêlant réalité historique et onirisme, ce roman de la Russe Gouzel Iakhina se penche sur le destin de la colonie de peuplement des Allemands de la Volga, venus s’installer en Russie au XVIIIe siècle — avant d’être déportés en 1941 sur ordre de Staline. On y suit de près la vie de Jacob Bach, instituteur dans une école de village, dans l’URSS des années 1920-1930, entre tragédies intimes et collectives. Une puissante et poignante fresque historique.
 


Madame Hayat, Ahmet Altan, Actes Sud

Photo: Actes Sud

Traversé d’allusions au présent de la Turquie, qui a durement frappé Ahmet Altan, Madame Hayat a été écrit en prison pendant les quatre années et sept mois d’incarcération de son auteur dans la foulée du putsch manqué de juillet 2016. Simple, profond, émouvant, récit d’une passion amoureuse entre un étudiant et une femme plus âgée, le roman nous raconte d’une voix forte une éducation sentimentale accélérée, tout en filant la métaphore subtile d’un pays qui ne se reconnaît plus.

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