«Born In the USA»: Obama-Springsteen, la grande conversation américaine

Une soirée à Camp David, en 2015, avec Bruce Springsteen au piano et Michelle Obama qui l’accompagne.
Photo: Pete Souza avec l’autorisation de la Barack Obama presidential Library Une soirée à Camp David, en 2015, avec Bruce Springsteen au piano et Michelle Obama qui l’accompagne.

Le titre d’origine est Renegades: Born in the USA. En cours de route, on a perdu Renegades. Lost in translation ? Décision éditoriale. Renégats, en français, sonne comme malfrats, presque bandits de chez Lucky Luke. On perd cependant l’esprit rebelle dans l’intention. Pas innocent, tout ça : tout est chargé, de nos jours. À plein barillet. On suppose qu’en se bornant à Born in the USA, tout est dit. Qu’accoler Barack Obama, premier président afro-américain des États-Unis, à Bruce Springsteen, porte-étendard façon Iwo Jima du rêve américain en ruines, constitue en soi un contenu vendeur. Mieux, une promesse, une véritable rencontre, une conversation articulée entre gens de bonne volonté.

Et le fait est qu’on obtient tout ça. Et plus. Bien plus que le simple verbatim des jasettes, discussions, rigolades, analyses et commentaires qui ont servi à bâtir en 2020 une baladodiffusion en huit épisodes (avec Renegades dans le titre). On obtient ce qui, généralement, accumule la poussière au rayon des correspondances littéraires : des heures et des heures d’intelligence,de lucidité, d’humour, d’histoires et d’Histoire entre deux personnages éminents du paysage politique, social et culturel. Essayez d’imaginer Trump et Ted Nugent. Sarkozy et Johnny ? Kennedy et Sinatra, peut-être. Et encore : on leur aurait dit non.

Beau livre, bien rempli

Paroles de chansons (citations, manuscrits), discours annotés à la main, iconographie choisie dans les archives personnelles, la diffusion audio gagne ici en contexte. Et en beauté : la facture est à la fois du meilleur goût, grand chic ET magnifique. Les gaillards en Corvette Stingray, en deux pages noir et blanc, on peut s’y attarder. Qu’ont en commun ce « gars noir métis né à Hawaï » et ce « gars blanc originaire d’une petite ville du New Jersey », demande Obama d’entrée de jeu ? Pas grand-chose a priori. Sinon que ce sont des amis. Depuis 2008. Non, ils n’ont pas fait les 400 coups. Ils sont alliés. Différents et pareils, parce qu’Américains. « Chacun dans notre coin, nous travaillons sur le même édifice », dit Bruce à Barack (ils sont familiers, se tutoient dans cette traduction).

Le regard de chacun sur l’autre est révélateur. En commun, outils nécessaires selon Obama, le « narcissisme »… et la « mégalomanie ». Bruce ajoute : «… la mégalomanie de croire que tu possèdes une voix qui mérite d’être entendue par le monde entier. Mais d’un autre côté, il faut aussi une formidable empathie envers les autres. » Obama renchérit : « C’est difficile à gérer. On démarre avec l’ego, mais ensuite, à un moment donné, on devient un véhicule pour les espoirs et les rêves d’autrui. »

Chacun sonde l’autre sur ses origines, ses fondations, les étapes de prise de conscience. Springsteen a vécu les émeutes raciales de la fin des années 1960 à Asbury Park, Obama sortait de son archipel paradisiaque, outsider par la relative pauvreté, privilégié dans ses valeurs, transmises par sa mère, qui n’a cessé de lui dire « pourquoi c’était une chance d’avoir cette magnifique peau brune ». Springsteen, lui, en rupture avec son père, ne voulait que sortir de son nulle part. Il habite encore tout près, pourtant. « Il vient un moment où tu as accompli toute la réinvention personnelle possible, tu as besoin de planter un drapeau », commente Obama.

Questions sans réponses

Les compagnons garent la Corvette. Page 80 sur les 320 du livre, la question qui fut à la base du projet de balado est enfin posée (par Obama) : qu’est-ce qui est « fondamentalement américain » ? Y a-t-il une « identité » américaine ? Bruce parle du salut au drapeau « main sur le cœur » à l’école (catholique) Sainte-Rose de Freehold, Barack du « programme spatial ». Revers de médaille et rappel historique, les deux causent de Vietnam, du Watergate. Puis comparent leurs goûts en musique. Barack nomme Joni Mitchell et Miles Davis. Bruce évoque le doo-wop et le R’n’B à la radio locale, les Stones, les Beatles, Dylan, James Brown et Motown. Ils se rejoignent dans le gospel. Le président Obama a chanté Amazing Grace, Springsteen s’en souvient comme nous tous. Et Let’s Stay Together d’Al Green, une fois, à l’Apollo de Harlem, souligne Bruce. On avait mis Obama au défi, apprend-on.

L’anecdote mène toujours à un propos plus large. Dans la résonance des récits, les amis réfléchissent tout haut, reviennent parfois sur le terrain de leurs lieux communs respectifs, mais pas trop. Barack et Bruce essaient vraiment de mieux comprendre leurs vies, s’approchent autant qu’ils peuvent de leur Amérique bien-aimée. Le fait est qu’ils n’y arrivent pas vraiment. Il n’y a pas moyen de circonscrire ce pays complexe et monolithique à la fois. Le « melting-pot », même brassé longtemps, n’est pas soluble.

À la fin, il reste les deux pères, les deux conjoints, la route en Corvette, mais le rêve américain demeure poreux, fragile. Pour seule réponse, une nouvelle question. Obama : « Comment raconter une nouvelle histoire fédératrice à propos du pays qui soit fidèle à nos idéaux, tout en faisant un état des lieux honnête, en reconnaissant nos manquements ? » En s’inspirant de ce livre, peut-être.

 

Born in the USA

★★★★ 1/2

Barack Obama et Bruce Springsteen, Fayard, Paris, 2021, 320 pages

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