Les visages diversifiés du livre jeunesse d’ici

L’édition s’adapte de plus en plus pour représenter ses petits lecteurs.
Photo: LOREN LONG ÉDITIONS D’EUX L’édition s’adapte de plus en plus pour représenter ses petits lecteurs.

La patate à vélo d’Élise Gravel. La vie compliquée de Léa Olivier de Catherine Girard-Audet ou Amos Daragon de Bryan Perro. Autant de livres jeunesse d’ici bien connus, et très bien vendus. Des livres auxquels se joignent désormais Nish d’Isabelle Picard, Comment transformer une banane en vélo de Jerry Dougherty et Ravy Puth et Les enfants à colorier de Simon Boulerice et Paule Thibault, où vivent et courent Léon, Éloïse, Alex et Ajala dans des aventures qui rebondissent à Matimekush ou à Montréal. Les visages de la littérature jeunesse québécoise deviennent lentement plus diversifiés, à l’image des visages des enfants du Québec. Portrait en couleurs.

« Moi, quand j’étais petite, comme Noire, je ne trouvais vraiment aucune représentation me ressemblant dans les livres jeunesse, se rappelle la directrice artistique des éditions Kata, Anne-Laure Jean. À part dans des contes africains ou dans les recueils de légendes. Mais jamais personne n’ayant, comme moi, des problèmes actuels et une vie normale d’ici. »

Historiquement créée et produite en grande majorité par des Blancs, la littérature jeunesse d’ici s’adapte de plus en plus à la diversité des petits lecteurs. Des maisons d’édition y travaillent depuis longtemps — Soleil de minuit, Isatis et Scholastic à l’échelle canadienne —, d’autres plus récentes s’y spécialisent — Hannenorak, Kata, Dent-de-lion et Mémoire d’encrier, cette dernière présente depuis un bail et qui fait peu de jeunesse.

D’autres maisons reconnues ont pris, avec un peu de retard, un tournant marqué ces dernières années vers la diversité, comme Fonfon (« C’est un tournant pas très fluide, mais on le tente le plus possible », dixit Véronique Fontaine) ou Les Malins. Et des éditeurs, encore, ne voient pas la nécessité de changer leur façon de faire, comme Robert Soulières. « On ne passe pas de commandes ; si nous arrive un manuscrit avec de la diversité, ça nous arrive. Et c’est à peu près une fois par année. Chez Soulières éditeur, on s’en fout, de qui a écrit le livre : on publie si c’est bon. »

Un marché de Blancs ?

À des vitesses et avec des visions différentes, la littérature québécoise « évolue assez vite, estime Mme Jean. Ça prend du temps, et c’est normal, pour arriver à avoir le point de vue de l’entièreté de la société. » L’Association nationale des éditeurs (ANEL) a fondé il y a un an un comité sur la diversité culturelle. Les éditions Les Malins y siègent, avec Mémoire d’encrier, VLB, Dominique et cie, Les Herbes rouges, Druide, Lux, Dent-de-lion, Le Quartanier et Les 400 coups.

« Il faut encore travailler plus fort pour vendre autant un livre avec des réalités racisées, indique l’éditeur des Malins, Marc-André Audet. Il y a des idées bien ancrées dans l’imaginaire commercial du livre qui créent parfois une résistance. Je n’expérimente pas cette résistance dans l’imaginaire des lecteurs », indique celui qui a vu la série Nish et Ma vie de papier fripé d’Elizabeth Baril-Lessard monter parmi les livres les plus vendus.

« La vraie raison qui fait que Les Malins s’est penchée sur la question de la diversité, explique M. Audet, c’est que, sur mes cinq associés-propriétaires, deux sont des femmes issues de minorités visibles. À l’interne, de 33 à 40 % de nos employés sont issus de la diversité. Ce qu’on voyait dans notre catalogue, c’était beaucoup plus blanc que ce qu’on voit dans nos bureaux. »

Faire venir des albums d’Haïti

Ce manque à gagner dans la représentativité, entre les personnes du Québec et les personnages des livres, c’est ce qui a poussé Gabriella Kinté Garbeau à ouvrir, il y a quatre ans, la librairie Racines, pour donner « une juste place aux auteurs et aux histoires racisés », et spécifiquement noirs. Pour trouver suffisamment de livres jeunesse à mettre dans ses rayons, elle doit aussi faire venir des livres d’Haïti ou des Caraïbes, ce qui n’est pas une sinécure en temps de pandémie, précise-t-elle. Car la production québécoise, et même canadienne, ne suffit pas.

Mme Kinté Garbeau illustre son propos en parlant des personnages de patates qu’on trouve dans des livres jeunesse à succès. « Tout le monde adore les patates qui parlent. Mon fils adore aussi les livres où des camions parlent, donne-t-elle comme exemples. Comment ça se fait que j’ai du mal à lui trouver un album québécois avec un petit garçon noir, alors qu’il y en a plein avec comme héros des chats, des monstres roses ou des camions ? » demande la libraire.

Le comité de l’ANEL a déjà déterminé des axes de changement. « Il y a moyen d’améliorer la diversité à trois endroits précis, résume M. Audet. Dans nos histoires, dans nos auteurs et dans nos équipes. Dans les histoires, c’est facile de faire des choses concrètes rapidement. On le souligne maintenant à nos auteurs, quand tous leurs personnages ont la même couleur de peau. » Pour Véronique Fontaine, des éditions Fonfon, ce n’est déjà pas si simple.

« Il y a souvent un attachement très fort et important entre un auteur et son personnage. Souvent, l’auteur s’est inspiré de quelqu’un qu’il connaît, comme son fils, quelqu’un qui lui ressemble. Même discuter pour inciter à mettre plus de filles dans une histoire, c’est délicat et complexe. » Pour Mme Fontaine, c’est en s’ouvrant davantage aux auteurs racisés que les histoires et les personnages de la diversité augmenteront.

Liberté d’expressionet d’écriture

Et là aussi, tout est dans les nuances. « Car il est essentiel que tous les auteurs puissent écrire ce qu’ils veulent, comme ils le sentent, dit encore Mme Fontaine. S’attendre à ce qu’un auteur de la diversité fasse une histoire de la diversité, c’est de l’objectivation, et ce n’est pas du tout ce qu’on veut faire. » De plus, soulignent Mme Fontaine et M. Audet, à la réception d’un manuscrit où seuls le nom de l’auteur et le titre figurent, il est difficile de détecter les voix de la diversité. On peut être baptisé Tremblay ou Picard autant que Thuy… La peur de faire de l’appropriation culturelle, ou de s’en trouver accusé, a aussi été nommée par plusieurs des intervenants comme un obstacle à l’inclusion de la diversité dans les histoires.

Anne-Laure Jean, Gabriella Kinté Garbeau, Marc-André Audet et Véronique Fontaine sont d’accord pour dire que les maisons d’édition doivent élargir leurs réseaux pour joindre de nouveaux auteurs et illustrateurs qui ne s’imaginent pas que leurs voix puissent être accueillies dans les maisons d’édition québécoises. Kata et Les Malins se tournent vers la formation pour augmenter leur bassin de créateurs : on veut aller chercher des auteurs ou des illustrateurs ailleurs qu’en littérature, ou pas spécialisés en jeunesse, et les aider dans le nouveau contexte.

La branche canadienne des éditions Scholastic, d’origine américaine, fait pour sa part carrément des appels de textes spécifiques. « On veut les connaître et les trouver, ces auteurs de la diversité, explique la vice-présidente, Chantale Lalonde. « Scholastic Canada s’intéresse actuellement aux manuscrits non publiés, écrits par des auteurs et auteures de communautés sous-représentées, incluant des auteurs noirs, autochtones, de couleur ou ayant un handicap, des auteurs LGBTQIA2S + et des auteurs qui s’identifient à d’autres groupes marginalisés », lit-on sur le site Internet.

Dresser un portrait

 

Le plus dur des défis, selon l’éditeur des Malins, c’est d’augmenter la diversité dans les équipes éditoriales. « La plupart des éditeurs du Québec ont une toute petite équipe de deux personnes et demie, composée d’une fille, de son chum puis de son meilleur ami, qui travaillent passionnément, entre eux, depuis des années, caricature-t-il à peine. Ce n’est pas vrai que, demain, ils vont engager 25 % d’employés de la diversité. »

Pour avoir une idée précise de la composition du monde éditorial québécois, la Société de développement des entreprises culturelles a d’ailleurs lancé récemment un mandat de recherche. Le but ? Faire un état des lieux et une analyse des enjeux de la représentation de la diversité culturelle dans le secteur du livre, des périodiques culturels et du milieu littéraire.

Suggestions et coups de coeur

Pour Le Devoir, la librairie Monet a demandé à ses spécialistes du livre jeunesse Virginie Lessard-Brière, Laurianne Santidrian, Mégane Leblanc et Marie-Pier Duquette quels sont les maisons et les ouvrages qui leur semblent importants en ce qui concerne le rayonnement de la diversité. Leurs réponses.

 

La maison d’édition Hannenorak, qui se spécialise dans la publication de textes autochtones. Sa récente parution Wowgwis de la tête aux piedsparle de la quête des origines d’une jeune fille micmaque.

 

La maison Isatis propose une collection d’albums engagés pour adolescentes (C’est quoi l’amour ?, Pourquoi les filles ont mal au ventre ?). Nous avons beaucoup aimé Si je disparais, dont la lecture, très percutante, inscrit au fer rouge la pertinence de s’alarmer des disparitions de femmes autochtones.

 

Scholastic offre depuis quelques années un bel éventail d’ouvrages traitant de l’histoire des nations autochtones, dont Je ne suis pas un numéro ou Les bas du pensionnat. Sa dernière nouveauté, La ligne de trappe, nous a beaucoup touchées avec son récit de retour aux origines et de renouement avec sa culture.

 

La particularité des éditions Soleil de minuit est de transmettre des légendes autochtones en français et dans la langue d’origine. Une bonne entrée en matière pour connaître les histoires des peuples des Premières Nations.

 

Également : Nin Auass, moi l’enfant. Poèmes de la jeunesse innue(Mémoire d’encrier)

 

Les devoirs d’Edmond,
d’Hugo Léger et Julie Rocheleau (400 coups)

 

Au beau débarras. La flûte désenchantée, de Simon Boulerice et Lucie Crovatto (Québec Amérique)

 

Amour, de Matt de la Peña et
Loren Long (D’eux)

 

Les enfants à colorier, de Simon Boulerice et Paule Thibault (Fonfon)

 

Sasha, de Samuel Champagne (de Mortagne)

 

Papillons, de Martine Richard (Leméac jeunesse)



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